A quoi sert la philosophie?

Publié le par lenuki

... ou le complexe du philosophe (cf. blog Qu'en pensent les philosophes?)


 

Chacun sait que la philosophie consiste à réfléchir sur les grandes questions que pose l'existence humaine : l'homme est-il libre ou déterminé ? Est-il véritablement capable de vertu, ou n'agit-il que par orgueil ? Comment faut-il punir un coupable ? Faut-il toujours dire la vérité ? Les questions et les réponses des philosophes portent sur l'homme, sujet passionnant s'il en est. Mais ces réponses sont-elles utiles ? Peuvent-elles servir son quotidien et la société à laquelle il appartient ?

Il paraît fondamental pour le juriste de savoir en quoi consiste la justice, essentiel que chacun se questionne sur l'amour, l'amitié ou la générosité afin d'être digne dans ses relations humaines. Mais aucune réponse n'est évidente, et il faut de longs détours, des livres entiers, des heures d'étude pour espérer en obtenir. La philosophie exige du temps, car aucun vrai problème n'a de solution immédiate, facile.

Mais la vie n'attend pas. Les amis nous entourent et les criminels tuent. L'action exige rapidité, quand la pensée est toujours lente. Ainsi oppose-t-on la réflexion à l'action, la théorie à la pratique, la vérité à l'utilité. La méditation prolongée reporte les décisions à prendre, isole de la société. Qui réfléchit à l'amitié néglige ses amis. Qui réfléchit au langage désapprend de parler. Qui réfléchit sur la beauté ne crée jamais. Le philosophe, penché sur ses livres, devient inutile et nuisible, à lui-même et aux autres.

Mûries ou précipitées, les réponses du philosophe arrivent trop tôt ou trop tard. Faut-il alors réduire la philosophie, comme disait Calliclès, à un passe-temps agréable afin qu'elle cesse d'être une vocation destructrice ? Cette suggestion est absurde et la critique rate sa cible, car elle ne porte pas sur la philosophie, mais sur toute activité en général : on ne cesse pas d'être juriste ou médecin sous prétexte que ces pratiques sont imparfaites et inachevées. Chaque compétence n'est utile qu'à proportion du dévouement qu'on y apporte, et qui dit dévouement ne dit pas exclusion. Enfin, le temps s'ajoute au temps, et la pensée à celle des autres...

 

 

Commentaires

 

  • 1. L'existence est éphémère, la culture est durable. Si des privilégiés hier comme aujourd'hui ne consacrent plus seulement leur existence à survivre, c'est en raison de la culture ou de l'histoire. Tout philosophe est un privilégié, de surcroît, en ce que d'une manière ou d'une autre il a non seulement reçu une éducation intégrant la philosophie ou son esprit, la conscience du penser, mais encore parce que d'une façon ou d'une autre, sa société lui permet de penser, les cités grecques antiques, par suite même si c'est marginalement, par l'héritage familial institutionnel (Schopenhauer, Descartes, Leibniz) marginalement à une profession (d'enseignant de philo par exemple) à cause de son mariage (son conjoint assurant l'alimentaire) etc. Tout philosophe n'est assuré de rien concernant sa reconnaissance philosophique existentielle, ni même plus fondamentalement du bénéfice du penser existentiel en ce qui concerne l'acquisition du savoir, du vrai, de la sagesse. En revanche tout philosophe acquièse à un présupposé, ou à un parti-pris, celui que l'humanité soit perfectible, avec le temps, la diffusion culturelle par exemple, générationnelle plutôt que géographique le prouverait, même si ce progrès reste à être défini ou exprimé. Par ailleurs la marginalité sociale serait aussi le vivier que toute societé garde plus ou moins en réserve, d'où une certaine tolérance dans toutes les sociétés à qui ne l'attaque pas de front, où toute société puise ses outils de renouvellement social. La pratique de la philosophie est ainsi un choix dont il n'est pas garanti qu'il soit réellement nuisible au philosophe, sinon apparamment et parfois psychologiquement, puisque la pratique personnelle perdure, donc qu'elle apporte la satisfaction suffisante pour perdurer. Mais au-delà de ce parti pris ou en deça de ce parti pris, tout être humain aurait toujours été interpellé par sa pensée, et la dignité humaine qui serait liée à la pensée, au penser. Le philosophe aurait donc pris un parti autre que celui de contribuer éventuellement au progrès humain, ou préalable à lui, celui de penser, de consacrer sa vie à penser, pour sa dignité personnelle sans doute ou la dignité humaine plus généralement, alors même qu'il ne soit en aucune façon assuré d'en avoir les moyens ou les qualités. L'être humain est ainsi l'être déraisonnable du monde vivant, et certes pas l'être raisonnable (que symbolise plutôt l'animal, raison animale qualifiée longtemps d'instinctive pour s'en démarquer par force) de sorte que l'humanité est embarquée dans une odyssée d'où l'humanité effective émergera peut-être quelque jour, si elle ne se suicide pas, par déraison, avant.
  • 2. Bonjour,
    Je ne suis pas tout à fait d'accord. Réfléchir ne fait pas perdre de temps. C'est juste une question de décompte horaire. On n'est pas obligé de renoncer à l'action pour se consacrer à la théorie. Mais un bon dosage des deux donne de bons résultats.
    Et puis je ne trouve pas non plus la pensée "lente"; je la trouve au contraire extrèmement rapide; on en a tant pris l'habitude qu'on n'en a même plus conscience ! Si quelque chose est lent dans notre cerveau, ce n'est pas la pensée elle-même, mais son évolution dans le temps, l'évolution des concepts, de la morale, des apprentisages qui peinent à suivre celle des techniques. C'est un paradoxe ? Mouaih, c'est vrai...et je l'ai pas résolu.

 

 

Publié dans philosophie générale

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