Recherche scientifique et dignité humaine

Publié le par lenuki


La dignité humaine mise en danger par les progrès de la recherche
Un colloque universitaire a mis en lumière la difficulté de concilier respect de la dignité humaine et développement scientifique
L
e développement de la science porte-t-il atteinte à la dignité humaine? Ce thème ouvrait, mardi, un colloque de deux jours - organisé par l'Institut catholique de Paris et la Commission Justice et Paix de l'épiscopat - consacré à «la dignité humaine : quelle réalité soixante ans après la Déclaration universelle des droits de l'homme ? » Un sujet forte­ment d'actualité depuis que Nicolas Sarkozy a, en janvier dernier, confié à Simone Veil la mission de complé­ter le préambule de la Constitution pour, notamment, «répondre au défi de la bioéthique» (lire ci-contre). Il sera aussi fortement évoqué lors des débats préparatoires à la révision des lois de bioéthique qui va s'ouvrir en 2009 et qui devrait réinterroger les grands principes encadrant la re­cherche médicale et scientifique, au premier rang desquels celui de « dignité ».
«Tous les textes internationaux de protection des droits de l'homme sont fondés sur le concept de dignité hu­maine... Et pourtant la dignité est sans cesse bafouée
, a d'emblée observé Syl­vie Bukhari-de Pontual, présidente de la Fiacat (1) et responsable du colloque, parce que la signification de cette notion, de même que son statut, ne sont pas précis. Ce concept est-il devenu relatif, alors même qu'il est sans cesse brandi comme une sorte de référence incantatoire ? N'est-il pas remis en cause, avec par exemple le développement de la génétique et de la science en général ? »
De fait, si l'on admet que l'être hu­main existe comme une fin en soi - et non comme un moyen, selon la conception la plus communément admise aujourd'hui de la dignité -, force est de constater que cette condition n'est pas toujours respec­tée en matière de recherche. Car la science dit avoir besoin d'exploiter le matériau humain pour progresser, ce qui va à l'encontre du respect qui lui est dû.
L'immunologiste Jean-Claude Ameisen, président du comité d'éthique de l'Inserm, en convenait :

«Avec la science existe un risque de réification et de déshumanisation, car la science fait abstraction de la singularité de la personne. Elle nous traite comme objets, alors que l'on se vit comme sujets. »
Pourtant, le cher­cheur pense que l'on peut concilier réflexion éthique et recherche, à con­dition d'anticiper sur les évolutions prévisibles : « C'est au moment où l'on commence une recherche qu'il faut se poser la question de ses implications, pas après. » Jean-Claude Ameisen es-
time aussi que « les dérives sont moins liées aux pratiques mises en œuvre qu'aux idées qui les sous-tendent. La science change nos représentations de l'humain. Si le regard sur l'être humain change, là il peut y avoir un risque. »
Une analyse que n'a pas contre­dite le jésuite Patrick Verspieren. Pour le directeur du département d'éthique biomédicale du Centre Sèvres à Paris, la manière dont sont évoqués les progrès de la recherche est déterminante. « Au moment où le génome a été séquencé, on a parlé du "Grand Livre de la vie". Cette expres­ sion a été utilisée pas les scientifiques eux-mêmes, pour obtenir des crédits. Or, il s'agit d'une représentation de l'homme éminemment contestable aux plans scientifique et éthique, car elle laisse penser que l'homme est déterminé par ses gènes : cela ruine le concept de dignité ! »
Pour le P. Verspieren, il faut donc avoir beaucoup de prudence lorsque l'on rend compte des progrès de la recherche, pour éviter de favoriser la circulation de représentations réduisant l'homme à l'une ou l'autre de ses dimensions ou infiltrées d'une idéologie contestable. Et de citer Pe­ter Singer, professeur d'éthique amé­ricain, qui attribue aux animaux un rang supérieur à celui de personnes aux capacités amoindries, et qui a pu écrire que la vie d'un nouveau-né ou d'un handicapé avait moins de valeur que celle d'un animal.
Par ailleurs, le théologien moraliste estime que l'absence de référence à l'embryon, dans les différentes dé­clarations relatives à la protection de l'être humain, est problématique :

« On accepte tacitement l'idée qu'il y a un seuil d'humanité à partir duquel l'être humain mérite le respect. Cela met en danger la notion d'universelle dignité. »

MARIANNE GOMEZ

« Les dérives sont moins liées aux pratiques mises en œuvre qu'aux idées qui les sous-tendent. »

(1) Fédération internationale de l'Ac­tion des chrétiens pour l'abolition de la torture.
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