La mort aujourd'hui

Publié le par lenuki


La Société post-mortelle", de Céline Lafontaine : mettre à mort la mort

LE MONDE DES LIVRES | 25.09.08 | 12h00  •  Mis à jour le 25.09.08 | 12h00

 

 A l'heure où les militants de l'euthanasie marquent des points en Occident, revendiquant le suicide assisté comme un véritable "droit à mourir", l'ouvrage de Céline Lafontaine, sociologue à l'université de Montréal (Canada), vient éclairer le changement de statut de la mort dans nos sociétés modernes.

Omniprésente dans le discours médiatique, à travers la chronique des catastrophes et des faits divers, la mort s'efface en réalité progressivement de l'espace public en tant que donnée anthropologique donnant sens à la vie. "La mort disparaît lentement de l'horizon symbolique, culturel et social pour devenir une réalité cachée et déniée ou à tout le moins socialement insensée", écrit l'auteure de La Société post-mortelle.

Prenant notamment appui sur le travail de l'historien Philippe Ariès et sur son livre classique, Essai sur l'histoire de la mort en Occident (Seuil, 1975), Céline Lafontaine décrit comment la mort est passée d'un fait social collectif, entouré d'un cérémonial donnant sens à la fin de vie, à un fait strictement privé, considéré comme un échec contre lequel il convient de lutter. Médicalisée, confinée à l'isolement hospitalier, elle n'est plus perçue comme le socle ontologique propre à la condition humaine, mais comme une vulgarité que tente de repousser toujours plus l'arsenal biomédical. Pour la sociologue, cette "mise à mort de la mort" est le dernier avatar de l'individualisme contemporain : "La post-mortalité n'implique évidemment pas la disparition de la mort en tant que telle, mais plutôt sa négation, le rejet de son statut symbolique."

Mme Lafontaine observe que le déni de la mort, couplé à la médicalisation de l'existence, engendre l'espoir de prolonger éternellement l'existence, en donnant des couleurs modernes au fantasme d'immortalité. Elle cite une philosophe américaine, Christine Overall, qui envisage sérieusement que le prolongement illimité de la vie soit un objectif collectivement partagé. Il faut dire que les promesses technoscientifiques portées par la médecine anti-âge, la médecine régénératrice, les biotechnologies et les nanotechnologies procurent l'illusion qu'il est possible d'agir contre la mort jusqu'à la faire disparaître. "Permettre à chaque individu de pouvoir contrôler biologiquement sa destinée, tel est l'idéal de la société postmoderne", estime l'auteure.

C'est dans ce contexte que la sociologue situe l'émergence des mouvements pro-euthanasie, qu'elle analyse comme un symptôme de "l'individualisme radical emblématique de notre époque". "A défaut de pouvoir éliminer complètement la mort, on aspire à la contrôler, à en faire une question de choix individuel", estime-t-elle. L'affirmation d'un droit à mourir cacherait ainsi l'envie de se débarrasser de "l'épreuve de la mort", de "court-circuiter la crise du mourir". En ce sens, loin d'affronter, en conscience, l'angoisse du trépas, le courant en faveur de la mort volontaire constitue, pour l'auteure, l'une des formes les plus abouties de la "négation de la mortalité".


LA SOCIÉTÉ POST-MORTELLE de Céline Lafontaine. Seuil, 242 p., 18 €.

 

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