Maîtrise du désir ?

Publié le par lenuki

 

 

La grande illusion

Pourquoi se priver ? Pourquoi renoncer à ses désirs alors que leur satisfaction peut être source de tant de plaisir ?

Cf. texte de Calliclès

Secret du bonheur : pas dans l'absence du désir, mais dans un désir exacerbé, au contraire !

Or cf. Freud : pas de civilisation sans refoulement de certaines pulsions même s'il convient de préférer la sublimation au refoulement.

De plus (cf. Bataille) le désir n'est-il pas anthropologiquement inséparable d'une multiplicité d'interdictions ? cf. pas d'érotisme sans interdit et transgression.

Mais peut-on croire que le bonheur consiste pour l'homme à poursuivre la satisfaction de tous ses désirs, à commencer par ses désirs érotiques ? Le triomphe de l'intempérance ne conduit-il pas, autant chez l'individu que dans la Cité, au chaos et à la servitude ? Alors ne faudrait-il pas renoncer aux désirs ?

 

La tentation ascétique

Les désirs de l'homme ne sont-ils pas contradictoires et donc impossibles à satisfaire ?

cf. entre excès et santé, débauche et longévité, il faut choisir. De plus, le désir n'est-il pas, par nature, condamné à l'insatisfaction ?

Cf. Socrate à Calliclès : « est-ce véritablement vivre heureux que de se gratter à son aise et de passer sa vie à se gratter quand on a la gale et envie de se gratter ? » L'intempérance ne se condamne-t-elle pas à poursuivre sans fin la satisfaction et donc à ne rencontrer que l'insatisfaction ? cf. tonneau des Danaïdes.

cf. parties de l'âme selon Platon.

N'est-ce pas, tout au contraire, en soumettant ses désirs à une discipline rigoureuse qu'il est possible à l'homme d'être heureux ? cf. Stoïciens : choses qui dépendent de nous et choses qui n'en dépendent pas.

à ne serait-il pas insensé, pour qui cherche le bonheur, de consacrer sa vie à poursuivre richesse et célébrité ? En revanche on peut mettre fin à la fascination pour la richesse en découvrant que l'acquisition des faux biens, non seulement ne dépend pas de nous mais en plus ne saurait nous satisfaire. D'où Descartes (3è maxime, morale provisoire « tâchez toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées. »

Mais comment parvenir à se persuader que l'argent ne fait pas le bonheur et à se délivrer des biens matériels que l'on possède ? (difficile combat contre soi-même à « tâcher » à se vaincre).

La victoire sur ses désirs ne relève pas, en effet, d'une simple décision, mais résulte au contraire d'un long travail. Et c'est en s'y exerçant assidûment que l'on peut acquérir ces bonnes dispositions habituelles que l'on nomme vertus. C'est donc par une ascèse (askésis = exercice) que le sujet devient capable de voir les choses telles qu'elles sont et non pas telles que notre imagination nous les figure. Et cette condamnation des désirs n'est pas l'apanage de la philosophie grecque (cf. christianisme ou bouddhisme), ce qui semble la légitimer. Mais n'y a-t-il pas lieu de s'interroger sur ses motivations profondes ?

 

L'impossible salut

L'injonction stoïcienne de se détourner des faux biens et de ne désirer que ce qui dépend de soi n'est-elle pas inhumaine ? L'homme peut-il s'élever à cette tranquillité d'âme (ataraxie) que manifeste Socrate lorsqu'il dédaigne la beauté d'Alcibiade, ou lorsqu'il est condamné à mort ? De plus, cette volonté de fuir les plaisirs et les souffrances ne témoigne-t-elle pas d'une sorte de décadence de la vie dont la « moralisation » serait alors synonyme de castration (cf. Nietzsche) ? Mais ne nous y trompons pas : l'ascétisme est un expédient, une ruse de l'art de conserver la vie. Symptôme de la fragilité de l'espèce humaine, l'ascétisme trouve sa source dans « l'instinct de défense et de salut d'une vie en voie de dégénérescence «  (Généalogie de la morale).

De plus, un tel idéal peut-il mener au bonheur ? Certes, comme détournant l'homme de la poursuite des faux biens et comme exercice de la domination de soi, il a une incontestable valeur morale. Mais de là à conduire au bonheur... Même pour un être aussi rigoureux et austère que Kant, la vertu ne se confond pas, en effet, avec le bonheur : nos obligations morales ne contrarient-elles pas parfois, voire souvent, nos désirs les plus chers ?

Mais il serait naïf de croire que seule la morale (ou la société, ou les lois) nous empêche d'être heureux. L'homme, est-il né pour être heureux ? N'est-il pas, dans son être même, condamné à l'insatisfaction ? Ne faut-il pas, alors, renvoyer dos à dos l'ascète et le jouisseur qui partagent la même passion illusoire pour le bonheur ? Ne faudrait-il pas approfondir plutôt une éthique de la tempérance, du juste milieu, dont l'idéal ne serait pas le bonheur, mais la santé ? Celle-ci exige alors, que nous acceptions l'insatisfaction fondamentale, inhérente à toute existence humaine et qui coïncide, selon Sartre, avec la conscience de sa propre contingence.

« Si, dans un être doué de raison et de volonté, la nature avait pour but spécial sa conservation, son bien-être, en un mot son bonheur, elle aurait bien mal pris ses mesures en choisissant la raison de la créature comme exécutrice de son intention » (Kant, Métaphysique des mœurs).

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