L'immortalité ?

Publié le par lenuki


L'immortalité infantile,
par Jean-Michel Dumay

LE MONDE | 01.11.08 | 13h04  •  Mis à jour le 01.11.08 | 13h04



La mort, on ne la voit que de loin en loin, de nos jours. Dans les sociétés occidentales aseptisées s'entend. Elle a disparu du paysage quotidien. Mise à l'écart, placardisée, définitivement reléguée dans les cimetières, ces lieux de quarantaine, séparés et éloignés. Elle nous revient parfois, à dates fixes. Aux chrysanthèmes, quand le collectif rappelle aux rites d'antan et commémore le jour des défunts. Aux dates anniversaires personnelles, quand les mémoires et les sentiments tenaces résistent à l'effritement de l'oubli. Mais la fréquentation ordinaire des cimetières n'est plus ce qu'elle a été.

Rares et souvent éphémères, des cimetières virtuels tentent d'organiser la mémoire sur le mode nouveau des réseaux sociaux (Lecimetiere.net, Cemetery.org, etc.). Pas de sépultures, mais des mots, une photo, jetés dans le cyberespace, dans les chats et les forums qui essayent de tisser, en interactivité, les nouvelles mailles du souvenir. Des espaces de soutien, des liens, des lieux virtuels qui multiplient, pour mieux l'apprivoiser, les images de la mort selon les perspectives : littéraire, artistique, scientifique, sociologique, philosophique.

Dans la revue Sociétés (n° 97, 2007), la philosophe et sociologue italienne Fiorenza Gamba a analysé ces expériences balbutiantes aux confins des jeux vidéo et de la gestion de données. Des lieux qui "activent la reliance non seulement entre les morts et les vivants, mais entre les vivants et les vivants". Qui socialisent la mémoire et, tout en désacralisant les rituels traditionnels, agiraient à contre-courant pour "dire" et accepter la mort, par ailleurs très refoulée.

L'accepter ? Si on formule que les rituels funèbres opèrent une transformation symbolique de la mort en immortalité, on peut aussi considérer que cette mise en orbite virtuelle des défunts dans ces Facebook post mortem procède, au contraire, de la même veine ambiante du refoulement de la mort, en voulant rapprocher les vivants et les morts, et faire "vivre" ces derniers.

C'est que la société d'aujourd'hui est comme "engagée dans une lutte pour en finir avec la mort", rappelle dans la revue Etudes (octobre 2008), la sociologue canadienne Cécile Lafontaine (La Société postmortelle, Le Seuil, 250 pages, 18 €). A tel point que chaque décès prend les allures d'une défaite scientifique, que le fait d'être mortel relève désormais plus d'une logique événementielle que d'un phénomène naturel et que le vieillissement se voit considéré comme une maladie. C'est la tendance. En se substituant au désir d'atteindre l'immortalité dans l'au-delà, la volonté de prolonger indéfiniment la vie ici-bas, dans un présent illimité, a des allures de promesse d'"amortalité".

L'immortalité, ou la promesse d'"amortalité", fait recette. Surtout chez les plus jeunes. 50 % des 18-24 ans d'un panel interrogé par l'institut OpinionWay pour le magazine Psychologies (livraison de novembre) confessent qu'ils aimeraient être immortels (38 % tous âges confondus). Triomphe du principe de plaisir, du carpe diem hypermoderne, de la curiosité et, plus simplement, du souhait de faire ce que l'on projette de faire.

A l'inverse, seuls 29 % des plus de 60 ans questionnés iraient bien voir au-delà ce qui se tramera. 71 % ne le veulent pas (61 % tous âges confondus). Avec l'âge, la quête d'immortalité s'efface. Difficile d'envisager une vieillesse éternelle. Pour les mortels qui souhaitent le rester, le sondage de Psychologies semble mettre aussi au jour une étonnante "peur de la vie" scellée dans une "crainte de l'avenir". Difficile aussi de faire fi, plus ou moins consciemment, de l'ordre générationnel, qui fonde l'histoire humaine.

 

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