Le rôle des philosophes

Publié le par lenuki


"Les philosophes peuvent nous ouvrir des voies qu'il nous appartient de parcourir"

Robert Maggiori, philosophe et journaliste au journal, a répondu à vos questions à l'occasion du numéro spécial de «Libération», rédigé par des philosophes

 

Mimi. Tous ces philosophes, est-ce que c'était facile de les gérer?
Robert Maggiori. Ce n'est pas très facile de gérer des philosophes. Ce qui est le plus marquant, c'est leur attachement très tenace à ce qu'ils écrivent. Ils comprennent mal parfois qu'un journal exige des coupes dans des papiers parce que ça ne rentre pas dans la page. Et ils pensent que leur texte serait dénaturé si on enlève une ligne. Mais ils ont été extrêmement gentils, et donc ça a résolu les problèmes.

Ella. J'aimerais savoir pourquoi nous avons peur de l'amour éphémère alors que ce que nous fabriquons, ce que nous sommes n'est pas fait pour durer ?
Ce qui nous fait peur, c'est l'éphémère de notre propre vie, tout en sachant que ce qui se passe et disparaît est le sel de la vie. C'est parce que nous n'avons pas le temps, en gros que nous savons que nous sommes mortels, que nous faisons des choses. Si on avait tout le temps, on ne ferait rien. L'amour dans ce cadre est à la fois le salut et la crainte fondamentale, parce que précisément un amour éphémère n'est pas un amour. Si on veut le dire positivement, une joie éternelle n'est pas une joie. C'est pour cela que l'amour qui ne dure pas n'est pas l'amour, donc nous voulons qu'il dure.
On ne s'imagine pas dire à quelqu'un «je t'aimerai jusqu'à mardi prochain, jusqu'à un an et demi, ou jusqu'en 2011». On est forcé de lui dire «je t'aimerai toujours». De la même manière qu'on ne peut pas lui dire: «je t'aime en partie.» On est obligé de l'aimer absolument, dans son entièreté. On s'imagine mal lui dire, «j'aime tes yeux», «mais je n'aime pas ta bouche», «j'aime ton intelligence», «mais pas ta façon de marcher». «Je t'aime entièrement.» C'est pour ça que l'amour est une bataille contre l'éphémère, la seule force qui est plus forte que la mort. Parce que l'amour, s'il est amour, ne meurt pas. Hélas, c'est celui qui aime, ou celle qui aime, qui meurt.

Pignondepin. Il y a en ligne beaucoup de choix de blogs philo, qu'est-ce que vous en pensez, ils participent à «démocratiser» la philosophie?
Je suis extrêmement heureux qu'il y ait plein de blogs de philosophie, et vous invite naturellement à fréquenter celui de
Libération. Ça participe en effet à la fois d'une démocratisation de la philosophie, si on peut utiliser ce terme, ou d'une déélitisation de la philosophie. Et en même temps, ça participe d'un besoin, qu'on voit un peu partout aujourd'hui dans la société, d'avoir des outils de compréhension. La société est trop complexe, et si on ne veut pas effectivement se rendre étranger à cette société, il faut avoir des moyens, des boîtes à outils, que la philosophie peut fournir lorsqu'elle ne se met pas elle-même dans un tour d'ivoire. On peut rappeler aussi qu'il y a près de 640 000 lycéens qui s'initient à la philosophie chaque année, ce qui est un bien précieux.

Gilbert. Nous sommes dans un moment historique où tout change trop vite, ce qui génère beaucoup d'angoisse existentielle. La philosophie peut-elle aider les hommes à traverser cette période?
Moi, fondamentalement, je le pense. Je vais même plus loin, si je peux me permettre, en un sens, elle aide plus que la psychanalyse. Précisément parce qu'elle permet de se comprendre, et d'éviter ce que vous appelez les angoisses existentielles. Ceci dit, l'angoisse existentielle, si elle se traduit par un questionnement, par une interrogation sur le sens que l'on donne à sa vie, peut être effectivement une force vitale. Et là les philosophes peuvent, non pas remplacer notre pensée par la leur, mais nous ouvrir des voies, qu'il nous appartient en propre de parcourir.

Camille. Etes-vous en accord avec Umberto Eco: «Soyez tendus vers le futur! en arrière toute» ( Libé d'aujourd'hui)?
J'ai adoré ce texte que j'ai traduit moi-même. C'est une sorte de symptôme, voué sûrement à l'échec, qui se manifeste aujourd'hui de désir d'arrêt ou de tentative d'arrêt du progrès. Avoir le nouveau modèle de téléphone, c'est bien ; puis ensuite le nouveau modèle encore, c'est encore bien ; puis le nouveau du nouveau... Le nouveau modèle devient une sorte de folie dont on se rend bien compte qu'elle est totalement inutile. Cette course à la nouveauté sert sans doute des intérêts économiques, mais ne nous apporte rien, sinon la dangereuse transformation de nos désirs en besoins. Je n'ai pas «besoin du nouveau modèle», mais on fait naître en moi le désir de le posséder.

Jojo. Des cafés philo s'ouvrent un peu partout dans les grandes villes françaises, participez-vous à ces rendez-vous?
Pour répondre à une demande d'amis, j'ai organisé des soirées philosophiques, il y a quelques années, dans ma ville à Fontainebleau. Il y avait-là des professeurs, des médecins, des menuisiers, des infirmières. Cela a été pour moi une très grande expérience, et je crois pour eux aussi. Pour comprendre le sens de ces soirées, la demande m'avait été faite par un médecin, spécialiste du handicap, confronté à la demande d'un couple de handicapés, qui souhaitait avoir un enfant, risquant d'être lui-même handicapé. Ce médecin me disait: «Moi, je peux savoir si je peux le faire, médicalement, mais je ne sais pas si je dois le faire», et les discussions philosophiques ont commencé sur cette question. Le risque des cafés philosophiques, c'est qu'ils peuvent tourner, soit en brouhaha, soit en pugilat. Des réunions plus restreintes peuvent au contraire montrer que, par la philosophie, on peut se rendre plus ouvert aux autres et au monde.

Hdeg. Un très joli livre d'un philosophe belge Pascal Chabot vient de sortir et s'intitule Après le progrès (PUF). Ce livre propose une nouvelle vision du progrès, une réconciliation entre le progrès utile et le subtile. Accepter que la notion de progrès ne touche pas que le matériel... Qu'en pensez-vous?
Je n'ai pas, malheureusement, lu le livre, mais je pense, d'après ce que vous dites, être d'accord avec la thèse qu'il défend. Pour moi, si le progrès n'est que matériel, il n'est pas un progrès.

Lucille. Comment aborder la philosophie, que conseilleriez-vous à un novice plein du désir de découverte, mais vite perdu dans l'océan philosophique, par où commencer?
Répondre à la question est techniquement difficile, parce que conseiller un livre est toujours risqué. Il peut décevoir par sa difficulté, ou, au contraire, par sa facilité. C'est pourquoi, depuis toujours, on a pensé qu'un professeur pouvait être le meilleur introducteur. Si on ne dispose pas d'un professeur, parce qu'on n'est plus élève, on peut en effet se fier à quelques livres classiques. Lisez Les lettres d'Epicure, ou L'apologie de Socrate, de Platon. Sinon, pour la production actuelle, un livre d'initiation, dont je regrette hélas le titre, et qui s'appelle La philosophie pour les nuls, qui est un livre extraordinaire, fait par un professeur renommé, Christian Godin, qui est une véritable introduction sérieuse à la philosophie.

 

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