Schopenhauer :désir et bonheur

Publié le par lenuki

A.   Citation de Grimaldi

« Si rien ne commence que par le désir, rien ne s'accomplit que par la volonté »

 différence désir  / volonté  par différence commencement / accomplissement

Volonté = capacité à manifester de la persévérance dans ses choix de vie et de fermeté dans ses décisions (cf. avoir de la volonté). En ce sens, elle est similaire au désir en ce qu'elle nous porte à faire quelque chose, à agir. Mais elle se distingue du désir dans la mesure où celui-ci est déterminé par la sensibilité ou par l'intérêt, alors que la volonté peut se déterminer elle-même en obéissant aux lois de la raison (cf. Kant). Donc la volonté renvoie à notre liberté tandis que le désir n'est pas nécessairement libre : l'une peut se déterminer, tandis que l'autre est déterminé. Mais le désir est un moteur, il est présent en nous : en ce sens, la volonté ne naîtrait -elle pas du désir (cf. « rien ne commence ») ? Mais l'acte volontaire suppose, non seulement un souhait ou un désir, mais un projet à réaliser qui suppose la représentation d'une fin. Cette fin implique l'examen des moyens qui permettent de l'atteindre. Ainsi l'acte volontaire met en œuvre un souhait ou un projet. Le projet renvoie au monde où il est censé se réaliser, et le souhait remonte à une intention ou un désir, qui fournit le motif de l'acte. Mais le projet demeure un simple vouloir et le souhait un rêve sans consistance s'ils ne sont pas mis à l'épreuve. Tout acte volontaire implique une mobilisation  des pouvoirs de l'homme qui en assurent la réalisation. D'où pas d'accomplissement sans volonté.

B.   Texte de Schopenhauer

 

Dégagez le thème, le thèse et les idées principales du texte suivant :

 

"Tout vouloir procède d'un besoin, c'est-à-dire d'une privation, c'est-à-dire d'une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l'infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n'est lui-même qu'apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d'aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C'est comme l'aumône qu'on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd'hui la vie pour prolonger sa misère jusqu'à demain. - Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu'il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n'y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c'est en réalité tout un ; l'inquiétude d'une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu'elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré".

A.Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation(1818)

 

Thème : désir et bonheur

Thèse: « Tant que notre conscience  est remplie par notre volonté...ni bonheur durable, ni repos »

Le bonheur, fondé sur le désir, est impossible. Pourquoi ?

Schopenhauer traite ici du désir, comme une forme particulière du vouloir. Il s'écarte ainsi de toute une tradition rationaliste qui établit entre le désir et la volonté une démarcation tranchée.

Cf. étymologie du désir : nostalgie d'une étoile dont on est privé. Cette privation  renvoie, par analogie, à l'idée d'un manque, donc à celle de souffrance. C'est de cette idée que part le texte. Ce qui met fin à cette souffrance est la satisfaction, c'est-à-dire la plaisir.

Mais cette satisfaction est :

+ aléatoire (cf. obstacles, contrariétés)

+ éphémère et provisoire ( d'où disproportion entre le désir qui s'éternise et sa satisfaction limitée dans le temps).

De plus, le contentement obtenu n'en est pas un (cf. cycle infini du désir , c'est-à-dire renaissance sans fin). C'est pourquoi la satisfaction ne peut procurer aucun bonheur ( état de plénitude stable et durable).

Cf. image de l'aumône ( remarque : le désirant est assimilé à un  mendiant, ce qui renvoie au mythe de la naissance d'Eros dans Le Banquet de Platon).

Enfin Schopenhauer rejette la distinction entre la volonté et le désir :  les désirs humains sont des formes particulières du vouloir humain. Le désir est une manifestation de la volonté lorsqu'elle investit la conscience (cf. « aussi longtemps que notre conscience est emplie par notre volonté »).

Le vouloir est donc directement connecté à la dimension affective du désir...et à ses souffrances.

Le texte prend donc le contre pied de toute une tradition qui fait de la satisfaction du désir la source obligée du bonheur humain. En s'appuyant sur une argumentation serrée, Schopenhauer soutient la thèse inverse : le désir procède de la souffrance et y conduit lui-même inéluctablement. Donc désirer et chercher à satisfaire ses désirs conduit l'homme à faire nécessairement son malheur.

 pour être heureux, il faut sortir du cycle sans fin du désir par 3 étapes de détachement progressif :

+ l'état contemplatif  ( ne plus souffrir, grâce à l'œuvre d'art, de sa propre volonté en s'abîmant dans l'œuvre)

+ la morale de la pitié ( invite à une communion avec autrui qui permet de transcender sa volonté individuelle )

+ l'oubli total du vouloir ( = nirvana : détachement suprême, où la volonté se retourne contre elle-même, état d'abnégation volontaire, d'arrêt absolu de tout vouloir).

 

 

Tantale : roi de Lydie ou de Phrygie, était le fils de Zeus et de la nymphe Plouto, père de Niobé et de Pélops. Selon la version du mythe la plus communément admise, il divulgua aux hommes les mystères du culte des dieux ; on rapporte aussi que, désirant éprouver l'art de la divination des dieux, il leur servit, au cours d'un festin, son propre fils. Le crime fut découvert par Zeus, et Pélops fut ressuscité par Hermès. On raconte encore que Tantale aurait encouru une peine éternelle en ne prenant pas soin d'un chien d'or qui lui avait été confié pour garder un temple consacré à Zeus. Le châtiment qui lui fut infligé pour tous ces crimes supposés passait dans l'antiquité pour particulièrement horrible. Soit qu'un rocher menaçât perpétuellement de l'écraser, soit que, consumé par la soif et la faim, il ne pût se désaltérer ni manger les fruits d'un arbre qui se dérobaient quand il voulait les cueillir, Tantale souffrait le pire des supplices : celui de ne pouvoir saisir ce qu'il désirait.

 

 Les Danaïdes étaient les cinquante filles de Danaos, roi d'Argos, qui, sur le conseil de leur père, égorgèrent leurs époux le soir de leurs noces. Mais, outre la mort, elles furent condamnées aux Enfers à un supplice sans fin : remplir éternellement un tonneau dont le fond était percé.

 

Ixion incarne, dans la mythologie grecque, un personnage particulièrement ingrat et qui reçoit un châtiment proportionné à son ingratitude. Ce roi, après avoir épousé Dia, la fille du roi Déionée, refusa à son beau-père les riches présents qu'il lui avait promis ; puis il tua son beau-père en le précipitant dans une fournaise. Le crime était doublement odieux, car son auteur se montrait coupable et d'un parjure et d'un meurtre sur la personne d'un parent. Ixion, que personne ne consentait à pardonner, implora Zeus : le souverain des dieux fut touché par ses pleurs et l'invita même à sa table, où il consomma le nectar et l'ambroisie, lesquelles assurent l'immortalité. Toutefois, sans aucune reconnaissance pour son bienfaiteur, Ixion tenta de séduire Héra, l'épouse de Zeus. Alors ce dernier créa une nuée qui ressemblait à Héra. Ixion s'unit à cette apparence. Les centaures furent les fruits de ces amours illusoires. Et le Dieu Hermès reçut mission d'appliquer à l'ingrat le châtiment qu'il méritait : il lia Ixion au moyen de serpents à une roue enflammée qui tourne sans relâche au fond des Enfers.

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J
Tout dépend de quel point de vue on se place. Si on se place du point de vue de la collectivité, de la société - ce que je crois être votre cas - alors oui, vous avez raison. Il y a un ordre que le désir risque de bousculer. Alors que la volonté - voir Spinoza - est fille de la pensée, et la pensée est un produit de la socioculture.
Mais si on se place du point de vue de l'individu, il m'apparaît clairement que le désir ne veut rien détruire mais ajouter, s'emparer; C'est une augmentation qui fait suite à la façon dont on voit l'objet;
La volonté est un non, parce que je ne connais pas une seule pensée qui puisse exister sans se démarquer d'une autre pensée. C'est un non, pour l'individu parce que la pensée ne peut guère s'empêcher de juger. Le jugement est le point de départ de la volonté;
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L
Il me semble que vous avez un point de vue assez deleuzien sur le désir, que je partage en partie. En effet, le désir peut être constructeur en ce sens qu'il ajoute quelque chose à la réalité. Mais je pense aussi qu'il reste stérile ou pure rêverie s'il ne se transforme en volonté pour affirmer sa négativité, c'est à dire ce non au réel existant qui le caractérise et le rend créateur. De plus je pense que point de vue collectif et individuel, loin de s'opposer, sont complémentaires. Et dire du désir qu'il est subversif de l'ordre établi n'est pas, à mon sens, le discréditer, mais au contraire souligner sa créativité.
Cordialement
L
Je ne fais que suivre la logique du texte dans mon explication sommaire. Car pour bien comprendre ce texte, il faut bien comprendre ce que Schopenhauer entend par volonté ou vouloir-vivre. Sens qu'il convient de chercher dans un dictionnaire philosophique, qui saura mieux le définir que je ne saurais le faire ici.
Cordialement
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L
Merci pour votre commentaire éclairé. Mais le désir n'est-il pas, aussi, négativité? Ne nie-t-il pas ce qui est pour viser autre chose? Alors que la volonté serait plutôt de l'ordre de la positivité puisqu'elle se propose de construire quelque chose, d'enrichir le réel? En ce sens, ne vaudrait-il pas mieux vouloir que se contenter de désirer?
Cordialement
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J
Moi aussi, j'ai beaucoup de mal. On ne voit pas trop ce qui distingue le désir et la volonté chez Grimaldi. Le désir aussi a un but, un projet ( acquérir un bonne situation) Désir, motivation, envie, caractérisent la volonté du philosophe;
Pareil pour Schopenhauer chez qui désir et volonté se complètent, s'épaulent. Mais cela ne nous éclaire pas.
On peut relever cependant une différence de nature : le désir est une attraction, un appétit. un oui à quelque chose.
La volonté est un refus, un rejet, un non. Elle veut changer quelque chose. Elle procède d'un conflit, d'une contradiction; D'où la souffrance.
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J

bonjour ,
votre article est très bien fait , mais j'ai pourtant beaucoup de mal à dégager les grandes parties principales de vos notes .... pourriez vous m'éclairer ?


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L


Je répondrais volontiers à vos incompréhensions, si vous m'en précisiez davantage les grandes lignes.


Allons au fait: que ne comprenez-vous pas dans le texte proposé?


Pensez-vous, au contraire de Schopenhauer, que la satisfaction du désir est le chemin du bonheur?


Cordialement