De la confusion actuelle des valeurs

Publié le par lenuki



On croit rêver, draguer devient un "travail"
!, par Philippe Tesson

LE MONDE | 05.12.08 | 13h50



Dans quelques semaines, on saura si ne rien faire c'est travailler. On saura si aller passer douze jours de son plein gré sur une plage des tropiques dans des conditions exceptionnelles, tous frais payés, avec pour seule obligation de bien manger, bien boire, bien bronzer, draguer, se faire draguer et ce qui s'ensuit, cela s'appelle travailler, si cela vaut quelques centaines de milliers d'euros.

Dans quelques semaines en effet la Cour de cassation rendra un arrêt qui requalifie ou non en contrat de travail la participation des volontaires qui ont fait naguère les beaux jours de "L'île de la tentation", une émission de télé-réalité diffusée par TF1. Un arrêt qui fera jurisprudence et intéresse déjà les dizaines de candidats à ce genre d'émission. Pourquoi se priveraient-ils de profiter de cette aubaine inespérée, puisque la Cour d'appel de Paris leur a ouvert la brèche en reconnaissant à trois d'entre eux, en février, le statut de travailleurs, les encourageant par là même à réclamer au producteur de "L'île de la tentation" une indemnisation de 150 000 à 600 000 euros ? On rêve !

Pourquoi porter un intérêt particulier à cette affaire assez sordide, à plus forte raison lorsqu'on n'est pas friand de télé-réalité ? Parce qu'elle est très emblématique de la confusion des valeurs dans laquelle patauge complaisamment la société. Quelle valeur en l'occurrence ? Celle du travail. A deux égards : le concept même de travail et la nature du travail.

C'est en effet une injure à la notion de travail que ferait la justice si, en dernière instance, elle accédait à la demande exorbitante des participants. A l'origine, ceux-ci s'étaient engagés, contre le versement d'une "avance sur royautés", non pas à travailler au sens juridique, usuel et effectif du mot, mais à aller et venir au gré de leur fantaisie sur l'île où ils avaient accepté de se laisser enfermer, à se libérer de leurs envies et fantasmes, à vivre la réalité banale et vulgaire de ce qu'ils étaient vraiment, à se laisser filmer tels qu'en eux-mêmes, à s'exposer. Telle était leur fonction. Et tel est le plus souvent le principe de la télé-réalité.

On peut porter là-dessus le jugement que l'on veut, aimer ou ne pas aimer cela. Mais nous ne parlons pas ici du point de vue de la morale ou du goût, mais du droit et de la raison. Or, de ce seul point de vue, on peut s'étonner que la Cour d'appel de Paris ait assimilé les occupations (le mot est fort) des plaignants sur l'île à une "activité humaine exigeant un effort soutenu (sic)... qui vise à la création et/ou à la production de nouvelles choses, de nouvelles idées (sic)", activité représentant une "mise à l'épreuve pendant plusieurs jours et nuits de sentiments (sic) en vue de leur évolution". On a bien lu : c'est à une sorte de travail de force, à coefficient intellectuel élevé et d'une grande pénibilité psychologique et affective que ces juges éminents ont identifié les pantalonnades infantiles auxquelles ces jeunes gens avaient pour mission de se livrer.

Un travail, ça ? Qu'en pensent les téléspectateurs ? Les caissières de supermarché, les éboueurs, les esclaves du marteau-piqueur ? Un travail à 27 000 euros, plus une indemnité de quelques dizaines ou centaines de milliers d'euros ? Un peu de cohérence, messieurs les juges, dans la chasse aux abus, bien qu'on sache depuis longtemps que la décence et la justice sont choses distinctes. On ne peut pas en même temps sanctionner au nom de l'équité les bénéficiaires des parachutes dorés et récompenser au nom du droit les petits malins qui exploitent les ficelles que leur offre l'interprétation du droit.



MÊME PAS COMÉDIENS !

Ce sont notre histoire, notre culture, notre morale que les juges mettraient en question s'ils allaient jusqu'au bout de cette logique de la dévalorisation du travail, suivant en cela la pente du conformisme laxiste qui infiltre l'opinion et qui désigne à sa dérision la hiérarchie des tâches, leur juste appréciation, le mérite et la reconnaissance qu'on lui doit. Décidément, il y aura toujours dans le juridisme un moyen de contrarier la justice, toujours dans la lettre de la loi un prétexte qui permet de trahir l'esprit de la loi. Aujourd'hui plus que jamais, où la fatigue morale des hommes obscurcit le regard qu'ils portent sur les valeurs.

D'ailleurs, nos juges ont été bien en peine de définir dans leur arrêt la valeur exacte, c'est-à-dire la nature du travail effectué par les plaignants. Et pour cause ! Assumer la liberté de ne rien faire, jouer à se montrer, exposer au monde son insignifiance, son oisiveté, sa médiocrité, est-ce un travail ? Oui, ont répondu les juges. Mais lequel ? A cette question, en revanche, ils n'ont pas su répondre, et leur silence embarrassé annule la réponse à la première question.

On aurait pu imaginer que, dans leur élan, ils considèrent que jouer est un travail et accordent aux plaignants le statut d'artistes interprètes qu'ils revendiquaient. Mais ils ont rejeté cette demande. Elle seule pourtant pouvait avoir un semblant de légitimité, dans la mesure où parmi les activités humaines celle de comédien était, au moins dans les apparences, la plus proche de la fonction qu'on demandait à ces figurants de remplir. Mais non, même pas comédiens ! Alors quoi ? "Travailleurs", travailleurs du néant.

Au moins saura-t-on gré aux magistrats de la Cour d'appel d'avoir épargné une insulte aux artistes-interprètes. C'eût été le comble d'accéder à la requête des plaignants, comme c'est le comble que ceux-ci l'aient présentée. On peut y voir la preuve que la confusion des valeurs n'est pas l'apanage de nos élites, mais qu'elle a contaminé notre société tout entière. La télé, qui devait donner conscience de la réalité aux hommes, tend à leur faire perdre le sens de ce qu'ils sont et de qui ils sont. La mission de la justice n'est-elle pas de rétablir ce sens, c'est-à-dire de juger chacun en fonction de ce qu'il vaut ?


 

Philippe Tesson est journaliste.

 

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