Impuissance face à la mort ?

Publié le par lenuki



Ni martyrs ni bonnes soeurs face à la mort,
par Emmanuel Delporte

LE MONDE | 09.03.09 | 13h32  •  Mis à jour le 09.03.09 | 13h32



Pourquoi choisit-on de se tourner vers un métier où l'on se place quotidiennement face à la douleur, la peur, la mort ? Devenir les témoins de la maladie, de l'amputation, de l'infection, de l'hémorragie ? Tant passent dans nos lits, si peu en sortent, encore moins pleinement vivants, dotés d'un avenir, pas seulement des vestiges d'une vie déjà révolue.

Pourquoi décide-t-on que l'on va participer, chacun à son niveau, à la bataille opposant la vie à la mort, la maladie à la guérison, la souffrance à l'espoir ? Parfois un homme, une femme passent telle une étoile filante, reliée encore à la terre par quelques fils dérisoires, ventilation mécanique, seringues électriques, une vie entière ne tenant qu'à quelques piles. Quelques heures de lutte acharnée, où l'on fait un massage cardiaque, où l'on assiste le médecin qui intube, pose un cathéter veineux central, un cathéter artériel, un cathéter de dialyse, et puis, la nature reprend ses droits.

Elle rappelle à tous que nous ne maîtrisons que si peu. Et que parfois, ce peu ne suffit pas. Alors on meurt. Il faut alors annoncer aux vivants, à ceux qui restent, qu'ils ont perdu une mère, une tante, un frère ; on les rassure comme on peut et c'est dérisoire : "Oh non, ils n'ont pas souffert."

Mais l'on sait que la souffrance de la mort, elle est pour ceux qui vivent, sans l'autre désormais, et à jamais. La douleur du coeur déchire l'âme bien plus que le corps. Un homme s'écroule, tremblant, si faible face à l'inéluctable, vous prend dans ses bras, pleure, crie, et même hurle parfois. Il aurait envie de vous frapper peut-être, de se faire du mal, de dispenser sa colère et sa peine sur quelqu'un, un responsable. Non, il n'y avait plus rien à faire. Oui, nous avons tout tenté. Mais parfois, rien ne marche, parfois, tout n'est pas assez.

Et comment l'expliquer ? Comment l'accepter ? A l'hôpital, le long de ces couloirs où rôde, presque palpable, la présence de la mort, tout est mis à nu ; chaque faiblesse, chaque erreur est grossie, devient visible. On ne trompe pas la mort ni la souffrance, encore moins la maladie. Quand on travaille en un tel lieu, on fait des cauchemars terrifiants. On voit ceux que l'on aime un tuyau dans la gorge, sur ce lit ; on n'est plus un soignant, mais un visiteur. Et l'on se réveille en panique. Oui, nous comprenons ce que c'est. Nous aimons, sinon nous ne ferions pas ce métier, alors nous pouvons comprendre ce que c'est de perdre l'amour. Nous l'avons sans doute tous vécu, où alors nous le vivrons.

On découvre que l'on ne fait pas ce que l'on veut. On ne fait que ce que la nature nous autorise à faire. On ne vainc pas la mort, on essaye de rendre la vie, et c'est là toute la différence. Parfois, la vie n'est déjà plus là, tout échoue. C'est ainsi. Alors une jeune fille touche la main de sa mère, déjà froide. Elle ne peut pas supporter, cette image, ce tableau, ces fils, ces câbles, ces machines si dérisoires. Elle sort en pleurant.

Qu'est-ce qu'on y peut ? Rien, absolument rien. Certains sont très lucides, pleins de bon sens. "Il a bu, mangé et fumé toute sa vie, voilà ce qui arrive. Il était malade depuis longtemps, mais il refusait d'aller voir le docteur ; voilà ce qui arrive. On ne peut rien contre la nature ; vous faites ce que vous pouvez, pas l'impossible."

Ceux-là souvent nous remercient pour ce que l'on fait, parce qu'ils comprennent le sens de tout cela. Mieux que nous sans doute, ils comprennent pourquoi nous le faisons, ce métier. Et bien qu'on leur réponde que c'est notre métier et qu'ils n'ont pas à nous remercier, eh bien, ça nous touche, ça nous redonne espoir, courage, et ça nous aide à nous rappeler, précisément, pourquoi nous le faisons.

Car il arrive qu'on ne sache plus trop. Quand il y a trop d'échecs, trop de morts, trop de souffrance, et qu'on en prend le souffle en pleine face. Quand on a l'impression de se battre contre l'inertie, la bureaucratie, parce que pour une obscure raison politique, matérielle, budgétaire, le patient ne peut pas avoir son scanner, sa radio, son bloc opératoire, et que nous faisons face à toutes les plaintes. L'infirmier est le fantassin en première ligne, qui prend tous les coups. Quand certains jours, on n'en peut plus de brasser du sang, de la merde, de la pisse. Parce qu'à l'hôpital, quand il s'agit de vie ou de mort, tombent les masques ; on en revient au basique, aux substances premières. Il faut bien que quelqu'un y mette les mains. Eh bien, c'est nous.

Alors oui, ça nous fait du bien quand on nous dit que nous faisons du bon boulot. Nous ne sommes pas infaillibles, nous commettons parfois des erreurs, et elles sont souvent tragiques, fatales. Mais nous avons tous une conscience professionnelle exigeante, nous sommes conscients de nos responsabilités, parfois écrasantes.

Quand nous avons des nouvelles d'un homme ou d'une femme, qui allait mourir trop tôt, que nous avons aidé à vivre et qui nous passe le bonjour, ou qui nous dit qu'il ou elle vit encore, alors qu'on lui donnait 72,8 % de chances de mourir, et qu'il ou elle sait, qu'il n'oubliera jamais, à qui il le doit, alors, oui, ça nous rappelle pourquoi nous le faisons.

Nous le faisons parce que ça doit être fait. Nous sommes plus de 400 000 en France. Nous faisons trois ans et demi d'études, bientôt quatre. Nous sommes payés bac + 2. Nous ne faisons jamais grève, nous ne manifestons que rarement pour l'amélioration de nos salaires, de nos conditions de travail, de nos horaires et, quand ça arrive, c'est dans l'indifférence générale. Nous donnons beaucoup et réclamons peu. Avec les aides-soignants, les agents de service hospitalier, les brancardiers, les kinés et les médecins, nous aidons vos proches à aller mieux, quels que soient leur caractère, leur âge, leur religion, leur couleur de peau, leur mutuelle, qu'ils nous insultent ou nous remercient, et ça n'a rien de simple. Parfois tout se passe bien, parfois tout va de travers. Parfois l'un d'entre nous se trompe.

Nous ne sommes ni des jésuites, ni des bonnes soeurs, ni des martyrs. Nous sommes, avant tout et comme vous, humains. Et nous faisons ce qui doit être fait, voilà tout.


Emmanuel Delporte est infirmier en service de réanimation d'un hôpital parisien.

 

Publié dans le sujet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article