Etre un sujet ?

Publié le par lenuki



Etre un sujet ?


Selon l’opinion la plus commune, la philosophie n’est qu’un ensemble de théories éloignées de toute réalité concrète.

Exemple de Thalès :

« Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir…. » Platon Théétète, 174a.

 

De plus, la philosophie ne satisfait pas aux critères d’utilité et de rentabilité de notre société marchande.

Alors à quoi bon l’enseigner ?

Cf . double invitation de la société : + faire de l’animation ( les cafés philo )

                                                          + érudition pointue à l’Université.

Or la philosophie est une activité concrète et pratique. Certes la philosophie prend une distance critique, mais à l’égard des idéologies et du prêt à penser, pas à l’égard du réel et de la vie.

Elle exige de la patience et de la rigueur, valeurs peu prisées aujourd’hui. Mais les grands thèmes de la philosophie n’ont rien d’abstrait : amour, bonheur, justice, vérité…

Or non seulement la philosophie parle de la vie, mais elle est elle-même une pratique, un mode de pensée indissociable d’un mode d’être au monde.

Cf. différence entre science et philosophie :

                             + science : se définit par son objet ( vivant, matière,faits sociaux etc.. .)

                             + philosophie : n’a pas d’objet spécifique. Elle est une méthode pour transformer notre regard sur le monde, un style de pensée qui renouvelle notre rapport aux choses, mais aussi à nous-mêmes. La philosophie est moins une forme de connaissance qu’une forme d’existence.

Cf. étymologie : philo, qui renvoie à amour et désir, et sophia à sagesse qui signifie à la fois savoir et savoir être.

C’est pourquoi le philosophe est celui qui aime la sagesse. Sachant qu’il ne la possède pas, il la recherche et, ce faisant, se transforme lui-même afin de mieux vivre.

D’où même extension de deux questions : « qu’est-ce que la philosophie ? » et « qu’est-ce qu’être un sujet, une subjectivité ? ».

Certes, l’histoire de la philosophie n’a pas toujours traité explicitement du sujet. Ainsi « subjectif » n’est reçu dans l’usage qu’au XIX° siècle.

L’idée de sujet, pour qualifier l’être conscient de soi, se désignant à la première personne, est généralement associée au « Je pense donc je suis » de Descartes. Or, pour lui, sujet a sens du latin sub-jectum : « ce qui est sous-jacent », « ce qui se tient en dessous ».

La question du sujet semble donc tardive.

Mais ce qu’on peut entendre par « sujet » n’est pas prioritairement le fondement de la pensée  (cf. Descartes ) mais quelque chose de plus primordial, qui remonte au moins à Socrate : la recherche de soi-même, le souci de soi.

Cf. Michel Foucault : « chercher quelles sont les formes et les modalités du rapport à soi par lesquelles l’individu se constitue et se reconnaît comme sujet ». L’usage des plaisirs.

Ce qui suppose une double recherche :

                   + l’expérience d’une métamorphose intérieure du sujet

                   + l’histoire des métamorphoses du sujet dans notre culture.

 

 

A ) Morale et éthique.

 

Cf. les habitudes dans la vie de tous les jours. Chacun se comporte le plus souvent selon les usages, les coutumes qui ont cours dans sa culture ou son milieu.

Ex : abandon des châtiments corporels sur enfants, qui implique l’intériorisation inconsciente de cette norme sociale.

Ainsi toutes sortes de règles tacites ordonnent, dans chaque culture, les relations aux autres. C’est ce qu’on appelle la morale : l’ensemble des règles de conduite considérées comme valables dans une société donnée ( cf. morale vient du latin mos, moris- mores- qui signifie mœurs, coutumes ).

Or la morale est en concurrence avec l’éthique. L’éthos, en grec, désigne aussi l’usage, la coutume et éthikos ce qui est habituel, communément accepté. Donc, selon l’étymologie, morale et éthique apparaissent comme semblables.

Mais le mot éthique permet de cerner une dimension du comportement qui échappe à la morale. Pour reprendre notre exemple : si  nous évitons les châtiments corporels sur enfants, c’est aussi parce que nous nous faisons une certaine idée de ce qu’est un parent ( ou un professeur ) et pas seulement parce que « c’est comme ça », donc en fonction d’une certaine image de nous-mêmes. L’éthique est alors la dimension subjective et réfléchie des valeurs et des normes, la façon dont chacun se conduit et se définit comme sujet moral. En grec, en effet, éthos signifie aussi le style de conduite, la manière d’être. Donc derrière l’éthique au sens d’éthos 1 ( habitude qui a cours dans une société donnée ) il y a l’éthique au second sens d’éthos ( le style d’existence que nous choisissons ). Quelle est l’identité qui définit notre manière d’être ? Qu’est ce que cela représente pour moi d’être père, citoyen, philosophe ou…élève ? La question n’est pas alors de savoir quelles sont les règles communément suivies dans une société, mais comment le sujet se conduit par rapport à elles, s’il s’y soumet ou non, et pour quelles raisons. Bref comment il justifie – parfois conteste et réinvente – son identité de sujet moral.

Enfin, si les deux dimensions s’entremêlent constamment ( la conduite la plus personnelle est toujours articulée à des normes sociales, de même que ce qui est codé et réglementé dans la vie sociale comporte toujours une dimension intérieure ) elles sont néanmoins à distinguer.


 

 

B) Droit et politique

 

La norme à laquelle j’obéis n’est pas toujours tacite ou implicite. Elle peut être explicite et institutionnalisée : le vol et le meurtre sont interdits par la loi. Quand je travaille, me marie ou assiste à un concert, c’est à travers toutes sortes de réseaux d’échanges qui fonctionnent grâce à un certain nombre de règles ou de lois qui s’imposent à moi. Il n’y a pas de société sans droit dit positif c’est à dire sans un ensemble de normes posées et imposées par telle ou telle institution ( Etat, famille, école…). Il n’y a pas de société sans droit. Mais comment différencier droit et morale ( cf. la coutume, qui suppose des normes qui restent implicites ) ? La morale relève du rapport à soi ( la norme a été intériorisée, incorporée, elle est en moi ) tandis que le droit relève du rapport aux autres ( la norme juridique transite par une institution qui est entre moi et les autres ). De plus, les normes juridiques sont contraignantes, c’est à dire que le droit s’appuie toujours sur quelque pouvoir : la première condition pour qu’un droit soit positif, c’est à dire effectif, c’est la présence d’un pouvoir capable de faire pression par menace ou sanction. Or il n’y a pas de « pouvoir en soi » : le pouvoir est la résultante d’un certain rapport de force. Là où il y a pouvoir, il y a résistance ( enfants à parents, ouvriers à patrons, etc…). Les jeux de pouvoir / résistance définissent le champ politique ( cf. polis en Grèce qui signifie cité, mais aussi lieu public où débattre et manifester des désaccords ). La politique c’est le conflit.

D’où deux champs distincts :

+ le champ éthico-moral qui est celui du rapport à soi et où chaque société définit une série de modes de subjectivation c’est à dire des modèles d’existence qui permettent à chaque individu de se conduire comme un sujet ( au sens d’être conscient de soi et de se constituer comme agent responsable de ce qu’il fait ).

+ le champ juridico-politique qui est celui du rapport aux autres et où chaque société définit une série de modes d’assujettissement, c’est à dire des formes contraignantes qui font des individus des « sujets » en ce qu’ils sont soumis à une autorité.

De plus, dans chaque champ, il faut distinguer norme et pratique :

- la dimension de la norme regroupe les habitudes morales tacites et les règles juridiques explicites.

- la dimension de la pratique couvre les pratiques éthiques de soi ( choisir, cultiver tel mode d’existence ) et les pratiques politiques de pouvoir et de résistance ( décision gouvernementale, grève…).

 

« En somme, une action, pour être dite « morale », ne doit pas se réduire à un acte ou à une série d’actes conformes à une règle, à une loi ou à une valeur. Toute action morale (…) implique aussi un certain rapport à soi ; celui-ci n’est pas simplement « conscience de soi », mais constitution de soi comme « sujet moral », dans laquelle l’individu (…) se fixe un certain mode d’être qui vaudra comme accomplissement moral de lui-même, entreprend de se connaître, se contrôle, s’éprouve, se perfectionne, se transforme (…). L’action morale est indissociable de ces formes d’activité sur soi qui ne sont pas moins différentes d’une morale à l’autre que le système des valeurs, des règles et des interdits. »

 

( M. Foucault   Usages des plaisirs et techniques de soi      Dits et écritsIV  p.558 )

 

Un sujet est donc, dans toute culture, quelque chose de plus que ce que la morale et le droit font de lui. Il n’est pas seulement l’agent passif d’un code ; il est aussi une pratique, une activité, qui se manifeste à travers une éthique et une politique spécifiques. Il arrive toujours un moment où je cesse d’agir et de penser comme on agit et comme on pense. Car il m’arrive de m’arrêter pour m’interroger : quel est le sens de ma vie ? Qu’est-ce qui est vraiment essentiel dans mon existence ? A ce moment-là, je réfléchis à ce qui fait mon être propre, je me dis que j’aurais pu être autre, vivre une autre vie . Je ne suis pas simplement défini par mon état civil, mes habitudes, ma fonction ; mon être propre ne se réduit pas à cela et c’est cet être que je dois faire advenir pour être un sujet.

Etre un sujet, n’est-ce pas à la fois se découvrir et s’inventer ?


 

C) Hétéronomie et philosophie

 

Si la nécessité s’impose dans toutes les sociétés de fournir des cadres éthiques et politiques pour que le sujet se réalise comme sujet, il n’existe nulle part ailleurs qu’en Grèce à partir du Ve siècle avant J.C une chose qui peut rigoureusement s’appeler philosophie. Certes, nombre de cultures égalent en valeur et en dignité celle que la Grèce a inventée. Mais par rapport à elles, la philosophie représente tout autre chose.

Dans les sociétés traditionnelles, l’individu devient sujet après avoir été initié à la loi du groupe, loi censée provenir d’une source radicale d’altérité- Dieu ou les dieux. Ces cultures sont des cultures de l’hétéronomie : leur éthique et leur politique se fondent sur la soumission à un Autre. Le sujet s’accomplit en reconnaissant le caractère transcendant des règles et des normes qui fondent la communauté. Ces sociétés possèdent une sagesse, c’est à dire un savoir éthique  qui se transmet de maître à disciple, et un corps de normes juridico-morales dont les prêtres sont les gardiens.

La nouveauté radicale dans la Grèce antique, c’est que l’éthique et la politique ne s’alimentent plus à une sagesse dont certains initiés sont détenteurs, mais à une libre recherche fondée sur le dialogue et la critique. Les Grecs ont inventé l’autonomie. Cela signifie, en politique, que les lois ne sont plus censées provenir des dieux, mais qu’elles sont posées par les hommes eux-mêmes sur la place publique. Et, en éthique, cela veut dire que les individus cherchent eux-mêmes le sens de leur existence au lieu de l’hériter de la tradition. A l’initiation succède donc une forme d’auto-initiation par laquelle le sujet s’accomplit par soi-même et non plus en se soumettant à quelque Autre transcendant.

            + autonomie politique : la démocratie.

            + autonomie éthique :  la philosophie.

Selon Foucault, en effet, la philosophie consiste « au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement »

                                                                                                     L’usage des plaisirs

Mais est-il vraiment possible, sans référence à Dieu ou aux dieux, de donner sens à notre existence ? Penser autrement, n’est-ce pas penser l’Autre ? Si nous ne sommes plus sous la garantie d’une transcendance divine, ne sommes-nous pas alors condamnés à une existence médiocre, limitée à la satisfaction des intérêts de notre petit ego ( cf. « perte de sens », « déclin de la spiritualité », « ère du vide », « repli sur soi » comme expressions d’une crainte, celle de la réduction de la subjectivité à la sphère de l’individu ) ? Mais est-ce bien le rôle de la philosophie de se substituer à la théologie ? Certes, la philosophie doit maintenir l’exigence qui est la sienne, qui est de s’interroger sur le vrai sens de l’existence. Elle refuse l’idée d’une vie réduite à la platitude de notre quotidien et de nos habitudes. Mais pour se dépasser vers soi, pas besoin de se dépasser vers un Autre. Ni platitude, ni transcendance, tel est le pari de la philosophie. L’éthos philosophique authentique est un certain travail sur soi pour s’arracher à la médiocrité de la vie de tous les jours, mais sans céder à la tentation de faire de ce travail la quête d’une transcendance illusoire. Le projet philosophique est celui, initial, d’un sujet libre et autonome. Mais la tentation est grande, chez le philosophe, de se mettre en état d’apesanteur pour juger le monde à distance. D’où la tendance de la réflexion éthique et politique d’isoler, au-dessus du sujet, quelque entité métaphysique supérieure : la Nature chez les Anciens, Dieu chez les Médiévaux, l’Homme chez les Modernes. Mais quand la philosophie fait cela, elle renonce à « penser autrement » et à inventer de nouvelles formes de vie et de pensée. Au lieu de poser des problèmes, elle érige des Valeurs…

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