Autrui
Peut-on saisir autrui?
1. Qui est l’autre ?
Autrui ne désigne pas quelqu’un en particulier, mais tout autre que moi, avec la précision essentielle que cet autre est considéré comme un autre sujet, doté de
conscience, tout comme moi. C’est un autre moi car sa conscience lui donne la représentation de lui-même comme personne individuelle et, en ce sens, tous les sujets se ressemblent. Mais cette
conscience ne m’est pas accessible de l’intérieur. Il reste donc un autre que moi, au même titre que n’importe quel phénomène extérieur à ma conscience, par exemple un objet. La notion d’autrui
pose un problème sur la relation classique entre sujet et objet.
Il existe une ambiguïté sur le statut d’autrui. Le philosophe Merleau-Ponty l’expose dans les termes suivants : il existe deux types d’êtres, l’être en soi, celui
de l’objet perçu à l’extérieur ; et l’être pour soi, celui du sujet saisi par la conscience de lui-même. Dans ce cadre, quelle place occupe l’autre sujet ? Il n’est ni un simple objet extérieur,
puisqu’il est sujet doté de conscience de lui-même, ni le sujet auquel je me rapporte par conscience de moi. La difficulté est donc à la fois psychologique et morale : comment comprendre le
rapport qui nous lie à la conscience des autres, et comment intégrons-nous cette autre présence d’un sujet pensant dans notre comportement ?
2. Comment connaître l'autre?
La solution la plus simple et la plus courante consiste à procéder par identification. Du fait qu’il possède un esprit comme le mien, j’attribue à autrui les mêmes
idées et sentiments que moi. Dans un chapitre intitulé « Comment on connaît l’âme des autres hommes », Malebranche décrit ce phénomène, avec ses atouts et ses limites. Il est, selon lui, fiable
pour les vérités mathématiques et morales, dans la mesure où autrui les possède en effet comme moi, et de la même façon que moi. Cela suppose qu’il existe une communauté d’espèce de tous les
esprits et que ces vérités sont effectivement universelles. Malebranche le soutient en estimant que les vérités universelles sont données par Dieu en tout esprit. Or cela ne suffit
pas.
C’est un lieu commun de dire : « A chacun ses goûts ! » Mais il s’agit bien d’un fait réel : on ne peut être sûr qu’autrui ressente de la même façon que moi une
saveur particulière, ni qu’il possède les mêmes désirs ou sentiments à l’égard d’une personne, d’une activité, etc. La raison en est, selon Malebranche, que le goût engage le corps en tant qu’il
est uni à l’esprit. Or de cette union dérive déjà une certaine confusion à l’égard de mes propres sensations. Je ne peux donc que multiplier les malentendus en conjecturant les sensations
d’autrui. La connaissance de l’autre, en tant qu’autre, est fort restreinte. Mais le fait qu’il ait une conscience ne nous suffit-il pas ?