Bons voeux

Publié le par lenuki

 carte-voeux

 

A l'occasion de l'expression rituelle des voeux de bonne année, ces quelques réflexions d'Alain:

 

 Propos sur le bonheur  

 

LXXX

Bonne année

Tous ces cadeaux, en temps d'étrennes, arrivent à remuer plus de tristesses que de joies. Car personne n'est assez riche pour entrer dans l'année nouvelle sans faire beaucoup d'additions ; et plus d'un gémira en secret sur les nids à poussière qu'il aura reçus des uns et des autres, et qu'il aura donnés aux uns et aux autres, pour enrichir les marchands.

 

LXXXI

Vœux

Tous ces souhaits et tous ces vœux, floraison de janvier, ce ne sont que des signes ; soit. Mais les signes importent beaucoup. Les hommes ont vécu pendant des siècles de siècles d'après des signes comme si tout l'univers, par les nuages, la foudre et les oiseaux, leur souhaitait bonne chasse ou mauvais voyage. Or, l'univers n'annonce qu'une certaine chose après une autre ; et l'erreur était seulement d'interpréter ce monde comme un visage qui aurait approuvé ou blâmé. Nous sommes à peu près guéris de nous demander si l'univers a une opinion, et laquelle. Mais nous ne serons jamais guéris de nous demander si nos semblables ont une opinion, et laquelle. Nous n'en serons jamais guéris, parce que cette opinion, dès qu'elle est signifiée, change profondément la nôtre.

Chose digne de remarque, on se trouve plus fort contre une opinion appuyée de raisons, et en paroles explicites, que contre une opinion muette.

J'en reviens à cette fête de la politesse, qui est une importante fête. Dans le temps où chacun regarde cet avenir sur carton, que le facteur nous apporte, il est très mauvais que ces semaines et ces mois, que nous ne pouvons connaître tels qu'ils seront, soient teints d'humeur chagrine. Bonne règle donc, qui veut que chacun soit bon prophète ce jour-là, que chacun élève les couleurs de l'amitié. Un pavillon au vent peut réjouir l'homme ; il ne sait pas du tout quelle était l'humeur de l'autre homme, de celui qui a hissé le pavillon. Encore bien mieux, cette joie affichée sur les visages est bonne pour tous ; et, encore mieux, de gens que je ne connais guère ; car je ne discute pas alors les signes ; je les prends comme ils sont ; c'est le mieux. Et il est profondément vrai qu'un signe joyeux dispose à la joie celui qui le lance. D'autant que par l'imitation ces signes sont renvoyés sans fin. Ne dites point que la joie des enfants est pour les enfants. Même sans réflexion, même sans affection aucune, nous faisons grande attention aux signes des enfants ; chacun ici est nourrice ; chacun commence ici le jeu d'imiter en vue de comprendre, par quoi on instruit les enfants.

Ce jour de fête vous sera bon, que vous le vouliez ou non. Mais, si vous le voulez, si vous retournez de toutes les façons cette grande idée de ta politesse, alors la fête sera vraiment fête pour vous. Car, disposant vos pensées selon les signes, vous prendrez quelque forte résolution de ne jamais lancer, le long de ces mois à venir, aucun signe empoisonné, ni aucun présage qui puisse diminuer la joie de quelqu'un ; ainsi d'abord vous serez fort contre tous ces petits maux qui ne sont rien, et dont la déclamation triste fait pourtant quelque chose. Et, par ce bonheur en espoir, vous serez heureux tout de suite. C'est ce que je vous souhaite.

 

 

                                                                                               Alain  20 décembre 1926

 

 

 

 

 

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C

Bonjour, j'ai lu certains de vos articles et me demandait si vous pouviez m'aider. Je dois rédiger une dissertation sur : Sommes nous étrangers à nous mêmes? Mais j'ai queques difficultés. Je
sollicite donc votre aide en espérant que vous pourrez m'éclairer. Merci par avance.


Répondre
L


Il faut commencer par vous étonner à propos de la question posée: comment pourrait-on être étranger à soi-même? N'y a-t-il pas là une contradiciton dans les termes? Puis-je être autre par rapport
à ce que je suis? Comment pourrais-je à la fois être moi-même et un autre?L'étranger n'est-il pas, en effet, l'autre, clui qyui vient d'aiileurs ou y habite, celui qui a des manières de faire et
d'être que je ne connais pas, celui avec lequel apparemment je n'ai rien à voir? En ce sens, ne me serait-il pas difficile d'être un étranger pour moi-même? Mais l'étranger n'est-il pas, aussi,
ce qui ne m'est pas familier? Ne renvoie-t-il pas alors à ce que nous ignorons, à ce qui nous échappe? Or, n'y a-t-il pas, en moi, des réalités, physiques ou psychiques, qui m'échappent? Ne
m'arrive-t-il pas, par exemple, de me surprendre moi-même? Comment ne pas penser, ici, à Spinoza: je connais mes désirs, mais j'en ignore les causes? Etre étranger à soi, ne serait-ce pas alors
se méconnaître soi-même? Pensons alors aux analyses de Freud: l'hypothèse de l'inconscient, qui fait que "je est un autre", qu'il y a en moi un incobscvient qui me fait agir à mon insu et qui me
rend donc étranger à moi-même? Cf. Freud:"le moi n'est pas le maître dans sa propre maison". Or l'étranger n'est-il pas celui qui habite ailleurs?


Au fond, n'est-ce pas en vous référant aux multiples sens de l'étranger (cf. dictionnaire) que vous pourrez prendre la mesure de l'enjeu de la question posée, qui est dans la maîtrise que je peux
avoir de moi-même, aussi bien que dans le statut que l'on peut accorder au sujet "je"?


J'espère avoir quelque peu contribué à vous éclairer. Si vce n'est pas tout à fait le cas, je reste à votre disposition pour des précisions complémentaires. Bon courage !