"Connais-toi toi-même"

Publié le par lenuki

visage et masque

Souvent attribuée à Socrate (469-399 av JC), cette formule figurait en fait sur le fronton du temple de Delphes. C’est là que Socrate l’a découverte, avant d’en faire sa devise.

Comme l’enseignement de Socrate était essentiellement oral, on ne peut connaître le sens qu’il donnait à cette formule que par l’intermédiaire de ceux qui ont écrit à partir de cet enseignement, c’est-à-dire entre autres Platon (428-354 av JC) et Xénophon (426-354 av JC). Mais comment savoir si ces interprétations correspondent à la pensée de Socrate ?

Le premier des commentaires est celui de Xénophon, qui l’énonce ainsi dans ses Mémorables (IV, 2) :

delphes


« Alors Socrate dit : « Dis-moi, Euthydème, es-tu jamais allé à Delphes ?

-          J’y suis même allé deux fois, par Zeus, dit-il.

-          Tu as donc remarqué, quelque part, sur le temple, l’inscription : connais-toit toi-même ?

-          Oui

-          Ne t’es-tu soucié en rien de cette inscription, ou bien y as-tu fait attention, et as-tu entrepris d’examiner qui tu étais ?

-          Nullement, par Zeus, dit-il ; je pensais en effet très bien savoir cela ; et j’aurais du mal à connaître autre chose, si je ne me connaissais pas moi-même […]

-          Cela n’est-il pas encore évident, dit Socrate, qu’en se connaissant eux-mêmes, les hommes reçoivent beaucoup de bonnes choses, et en se trompant sur eux-mêmes, beaucoup de choses mauvaises ? Ceux qui se connaissent eux-mêmes savent ce qui leur convient, et distinguent ce qu’ils peuvent faire de ce qu’ils ne peuvent pas. Faisant ce qu’ils savent, ils se procurent ce dont ils ont besoin, et sont heureux tandis que s’abstenant de ce qu’ils ne savent pas, ils évitent les fautes et échappent au malheur.»


Dans cet extrait, Socrate commence par préciser l’origine de l’injonction qui lui sert de devise : le temple de Delphes. Or un temple, c’est (selon l’étymologie : temvein signifiant couper) un espace que l’homme découpe pour l’offrir à la divinité, mais aussi un lieu séparé (d’où la distinction entre le sacré et le profane). Cette injonction aurait donc une origine religieuse. Ce qui montre qu’il ne faut pas l’interpréter de manière psychologisante, comme on aurait tendance à le faire aujourd’hui, à partir de la psychanalyse, par exemple, mais plutôt en terme de  métaphysique ou de morale.

En effet, ensuite, Socrate indique comment il convient de comprendre cette expression (d’après Xénophon, bien entendu !). D’abord, il faut de se méfier des évidences : je ne suis peut-être pas le mieux placé, dans un premier temps, pour me connaître, ou, du moins, une telle connaissance implique-t-elle un effort sur soi. Euthydème prétend que sans se connaître soi-même, on ne pourrait pas connaître autre chose. Or, est-ce bien évident ? N’est-il pas plus facile de connaître objectivement une réalité qui nous est extérieure plutôt que sa propre réalité ? Demande-t-on à un  savant de se connaître lui-même ? Mais on pourra rétorquer qu’il s’agit, ici, de philosophie et non pas de science. N’est-ce pas, en somme, ce que veut nous faire comprendre Socrate ?

Socrate

D’un point de vue ontologique, ce que peut signifier cette devise, c’est « connais qui tu es, c’est-à-dire ce qui te définit comme homme, ton essence,, ce qui te permettra ensuite de déterminer en vérité ce que tu dois faire. »

D’où la seconde détermination, d’ordre moral : il faut se connaître soi-même pour être en mesure d’apprécier ses possibilités véritables et ne s’engager que dans des entreprises dont la réussite est envisageable, afin de ne pas être malheureux. Le but de la morale est donc, comme dans l’Antiquité grecque en général,  le bonheur.

En ce qui concerne l’interprétation platonicienne, elle est plus complexe. Il convient tout d’abord de la situer : Platon s’oppose aux Sophistes (Protagoras, Gorgias) auxquels il a consacré des dialogues qui portent leur nom. Ceux-ci prétendaient disposer, par la maîtrise du langage et l’art de la rhétorique, du savoir suprême et de la puissance de convaincre. Or, à cette fausse science, ce qu’oppose Socrate, c’est la connaissance véritable, non pas tournée vers le monde extérieur pour le dominer et le soumettre, mais dirigée vers le monde intérieur que chacun de nous porte en lui, avec la volonté de le découvrir (cf. la vérité comme aletheia, ainsi que l’art de la maïeutique). Il ne s’agit pas d’accumuler des connaissances par l’artifice des sciences et du langage, mais de connaître le Vrai et le Bien dans l’interrogation sur soi-même et ce que Foucault nommera « le souci de soi ».

Ainsi, Dans l’Apologie qui porte son nom, Socrate énoncera son célèbre paradoxe : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Mais en connaissant cette ignorance, c’est-à-dire en ayant cette connaissance de soi, il peut affirmer dépasser en sagesse ceux qui ont l’illusion de savoir, ou qui entretiennent une connaissance inutile en s’en gargarisant, alors qu’ils ignorent l’essentiel, c’est-à-dire qu’un savoir véritable est de l’ordre de l’être et non pas de l’avoir…

gnothi seauton

Publié dans le sujet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article