Plutôt la tête bien faite que bien pleine? Montaigne

Publié le par lenuki

Essais Montaigne                   

Plutôt la tête bien faite que bien pleine?

 

Dans le chap 26 du Livre I des Essais Montaigne s’adresse à la comtesse Diane de Foix, qui, étant enceinte, lui avait demandé des conseils pour l’éducation de l’enfant qui allait naître. C’est pourquoi ce chapitre , d'où est extrait la célèbrte formule : "la tête bien faite plutôt que bien pleine "est intitulé : De l’institution des enfants.

En commençant ce chapitre traitant de l’éducation des enfants, Montaigne reconnaît qu’il n’a ni les titres ni les compétences que l’on peut exiger d’un pédagogue, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne pourrait pas légitimement revendiquer un tel titre. En effet, si ses connaissances sont limitées, il peut faire valoir en revanche son jugement personnel (ce qui montre déjà ce que l’on pourra développer avec avantage chez l’enfant). En effet, s’il devait exercer comme pédagogue, Montaigne soumettrait tout à l’examen du « jugement naturel », c'est-à-dire celui de la raison. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’il manifeste dans son œuvre, qui est sienne autant que peut l’être un fils pour son père ? Il y fait moins état de sa science que de son jugement :


« Je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serai par aventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui ».


Ainsi, dans son œuvre, Montaigne met à l’épreuve ses facultés naturelles (son entendement et sa raison). Il se différencie par là des auteurs qui lui sont contemporains, qui abusent des emprunts au point de cacher l’indigence de leurs pensées au travers des discours d’autrui. Or si Montaigne emprunte aux auteurs qu’il a lus certaines de leurs pensées, c’est pour se les approprier de telle manière qu’elles deviennent siennes par la compréhension personnelle qu’il en a :


« Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire ».


Montaigne, à travers son œuvre, veut se montrer tel qu’il est, avec ses défauts autant que ses qualités et c’est pourquoi il ne peut prétendre servir d’exemple qu’il faudrait suivre. Alors pourquoi écrit-il néanmoins ce chapitre sur l’instruction et l’éducation des enfants ?  Parce que quelqu’un, ayant lu le chapitre précédent (XXV, Sur le pédantisme) et l’ayant dans doute trouvé pertinent et intéressant, le lui a suggéré :


« Quelqu’un donc, ayant vu l’article précédent, me disait chez moi, l’autre jour, que je me devais être un peu étendu sur le discours de l’institution des enfants. Or, Madame (= Diane de Foix), si j’avais quelque suffisance en ce sujet, je ne pourrais la mieux employer que d’en faire un présent à ce petit homme qui vous menace de faire tantôt une belle sortie de chez vous (vous êtes trop généreuse pour commencer autrement que par un mâle) ».


Si malgré tout, il le fait, c’est par intérêt pour la famille de Foix, à laquelle appartient celle à qui est destiné ce chapitre. Tout en reconnaissant la difficulté qu’il y a à réfléchir sur  pédagogie et l’éducation :


« Mais, à la vérité, je n’y entends sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble être en cet endroit où il se traite de la nourriture et institution des enfants ».


C’est ici que Montaigne établit un  parallèle entre l’agriculture et l’éducation : planter n’est pas difficile, alors que permettre à la plante de se développer l’est, parce qu’il n’y a pas qu’une seule manière de le faire. De même, en ce qui concerne les enfants, on peut se demander par où commencer et sur quoi se fonder. Il faut partir de l’enfant tel qu’il est, avec ses facultés et « inclinations » naturelles, sans jamais essayer de les forcer. De même, il ne faut pas chercher à établir des plans sur la comète, en émettant de pronostics sur ses développements futurs. D’où l’importance du choix du précepteur :


« La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l’effect de son institution, ell’a plusieurs autres grandes parties ; mais je n’y touche point, pour n’y sçavoir rien apporter qui vaille ; et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence. A un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d’autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant, je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l’entendement que la science ; et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniere. »


Transcription en français moderne de Guy de Pernon :

 « La mission du précepteur que vous donnerez à votre enfant – et dont le choix conditionne la réussite de son éducation – comporte plusieurs autres grandes tâches dont je ne parlerai pas, parce que je ne saurais rien en dire de valable. Et sur le point à propos duquel je me mêle de lui donner un avis, il m’en croira pour autant qu’il y verra quelque apparence de raison. A un enfant de bonne famille, qui s’adonne à l’étude des lettres, non pas pour gagner de l’argent (car un but aussi abject est indigne de la grâce et de la faveur des Muses, et de toute façon cela ne concerne que les autres et ne dépend que d’eux), et qui ne recherche pas non plus d’éventuels avantages extérieurs, mais plutôt les siens propres, pour s’en enrichir et s’en emparer au-dedans, comme j’ai plutôt envie de faire de lui un homme habile qu’un savant, je voudrais que l’on prenne soin de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que la tête bien pleine. Et si on exige de lui les deux qualités, que ce soit plus encore la valeur morale et l’intelligence que le savoir, et qu’il se comporte dans l’exercice de sa charge d’une  nouvelle manière. »


On peut remarquer que la célèbre formule (« une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ») ne s’applique pas, dans un premier temps, à l’élève, mais à son « guide », c’est-à-dire son précepteur.

Mais tout le reste du chapitre montre que ce précepte est aussi valable pour l’élève :


« Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie […] C’est témoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avalée. L’estomac n’a pas fait son opération, s’il n’a fait changer la façon et la forme à ce qu’on lui avait donné à cuire »


Transcription :

« Que le maître ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de sa leçon, mais de lui en donner le sens et la substance. Et qu’il juge du profit qu’il en aura tiré, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de son comportement. […] Régurgiter la nourriture telle qu’on l’a avalée prouve qu’elle est restée crue sans avoir été transformée : l’estomac n’a pas fait son travail, s’il n’a pas changé l’état et la forme de ce qu’on lui a donné à digérer ».


 

montaigne


Dans une prochaine publication, je commencerai un commentaire détaillé du chapitre 26.

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