La révolte peut-elle être un droit?

Publié le par lenuki

Antigone et Polynice-big

 

Le droit est un ensemble de règles écrites, déterminant ce qu’il est légitime de revendiquer. A priori, il permet donc d’éviter toute révolte, en se posant comme arbitre des conflits. En ce sens, la révolte ne serait-elle pas le signe d’un manque du droit ? Comment pourrait-elle être légitime dans une société organisée démocratiquement ?

De plus, la révolte est de l’ordre du sentiment (indignation face à un  fait jugé inacceptable), ce qui semble en contradiction avec la distance rationnelle que requiert le droit.

Peut-on autoriser légalement la révolte ? Ne serait-ce pas contradictoire (puisque ce serait reconnaître, de la part du pouvoir, un manque de légitimité) ?

Il ne faut pas confondre la révolte (qui peut conduire à des actions violentes) et la simple contestation (qui peut utiliser pour se faire entendre des moyens légaux).

Mais cela veut-il dire pour autant que la loi ne peut pas être injuste ? Tout abus de pouvoir serait-il impossible, même en démocratie ? En ce cas, la révolte ne pourrait-elle pas être un droit, voire un devoir ?


Références possibles :


1. Antigone de Sophocle.

CRÉON - Et toi, maintenant, réponds-moi, sans phrases, d'un mot. Connaissais-tu la défense que j'avais fait proclamer? 

ANTIGONE - Oui, je la connaissais: pouvais-je l'ignorer ? ; Elle était des plus claires.

CRÉON - Ainsi tu as osé passer outre à ma loi ? 

ANTIGONE. - Oui, car ce n'est pas Zeus qui l'avait proclamée ! ce n'est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu'ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d'autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d'aujourd'hui ni d'hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m'exposer à leur vengeance chez les dieux ? Que je dusse mourir, ne le savais-je  pas? Et cela, quand bien même tu n'aurais rien défendu. Mais mourir avant l'heure, je le dis bien haut, pour moi, c'est tout profit : lorsqu'on vit comme moi, au milieu de malheurs sans nombre, comment ne pas trouver de profit à mourir ? Subir la mort pour moi n'est pas une souffrance. C'en eût été une, au contraire, si j'avais toléré que le corps d'un fils de ma mère n'eût pas, après sa mort, obtenu un tombeau. De cela, oui, j'eusse souffert ; de ceci je ne souffre pas. Je te parais sans doute agir comme une folle. Mais le fou pourrait bien être celui même qui me traite de folle.

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2. Rousseau : le droit du plus fort

Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? S’il faut obéir par force, on n’a pas besoin d’obéir par devoir ; et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout. Si cela veut dire : Cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu ; je réponds qu’il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue ; mais toute maladie en vient aussi : est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin ? Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois, non seulement il faut par force donner sa bourse ; mais, quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner ? Car, enfin, le pistolet qu’il tient est une puissance.

Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.

                                                                                    Rousseau    Du contrat social

spartacus

3. Saint Thomas d’Aquin

Ce théologien et néanmoins philosophe (lecteur et commentateur d’Aristote) admet, en effet, que l’on peut, dans certaines conditions, passer outre la loi des hommes (donc se révolter contre elle) pour satisfaire d’abord à la loi de Dieu :

En effet rien de ce qui est de droit humain ne saurait déroger à ce qui est de droit naturel ou de droit divin. Or selon l'ordre naturel institué par la divine providence, les réalités inférieures sont subordonnées à l'homme, afin qu'il les utilise pour subvenir à ses besoins. Il en résulte que le partage des biens et leur appropriation selon le droit humain ne suppriment pas la nécessité pour les hommes d'user de ces biens en vue des besoins de tous. Dès lors, les biens que certains possèdent en surabondance sont destinés, par le droit naturel, à secourir les pauvres. C'est pourquoi saint Ambroise écrit : «Le pain que tu gardes appartient à ceux qui ont faim, les vêtements que tu caches appartiennent à ceux qui sont nus et l'argent que tu enfouis est le rachat et la délivrance des malheureux. » Or le nombre de ceux qui sont dans le besoin est si grand qu'on ne peut pas les secourir tous avec les mêmes ressources, mais chacun a la libre disposition de ses biens pour secourir les malheureux. Et, même en cas de nécessité évidente et urgente, où il faut manifestement prendre ce qui est sous la main pour subvenir à un besoin vital, par exemple quand on se trouve en danger et qu'on ne peut pas faire autrement, il est légitime d'utiliser le bien d'autrui pour subvenir à ses propres besoins; on peut le prendre, ouvertement ou en cachette, sans pour autant commettre réellement un vol ou un larcin.

                                                                             Saint Thomas d’Aquin   Somme théologique


4. Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789)

C’est dans une perspective un peu semblable à celle de Saint Thomas d’Aquin (la référence à Dieu en moins) que cette Déclaration considère dans une certaine mesure la révolte comme un droit de l’homme.

Article 2 - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.


5. Déclaration de 1793

Article 35-  Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

 

 

Commentaire succinct:

Mais de tels droits ont-ils réellement un sens ? En effet, ces droits de résistance à l’oppression ou d’insurrection ne sont valables au regard du droit positif qui les énonce que contre un autre droit et un autre ordre politique. En effet, tout pouvoir ne se donne-t-il pas comme légitime ? En ce cas, comment pourrait-il tolérer quelque rébellion ou révolte contre lui sans se contredire, voire se nier comme source du droit ?

révolte et révolution

Publié dans politique et morale

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H
raisonnement logique et bien subtile
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