Laïcité et islam

Publié le par lenuki

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Ne sachant pas si vous aurez la possibilité d'accéder à un article fort intéressant du journal Le Monde, à propos du rapport enre islam et laïcité comme problème qui se pose actuellement aussi bien en France que dans certains pays arabes ayant opéré leur révolution, je prends le risque de vous le communiquer en le reproduisant in extenso:

 

Etre laïque en terre d'islam
 | 28.11.11 | 14h46  •  Mis à jour le 28.11.11 | 19h40

L'islam n'existe pas, il n'y a que des musulmans. De même, la laïcité est un concept fourre-tout qui peut signifier la séparation des cultes et de l'Etat comme son antipode, rappelle le chercheur Jean-François Bayart. AFP/FETHI BELAID
Face à l'islam, les Français vivent dans l'illusion d'une équation magique selon laquelle la République équivaut à la démocratie qui équivaut à la laïcité qui équivaut à l'égalité des sexes qui équivaut à la modernité qui équivaut à l'Occident qui équivaut au christianisme. L'équation, mal posée, est insoluble. Aucun de ses termes ne résiste à l'analyse de terrain.
Donnons un point à Brice Hortefeux, à l'époque ministre de l'intérieur. Un musulman, "quand il y en a un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes". En effet, ils ne sont pas deux à penser la même chose ! D'un point de vue politique, l'islam n'existe pas. Il est un vocabulaire politique islamique issu de la théologie, de la philosophie, du droit musulmans. Mais chacun de ses mots est polysémique.
De même, il y a des partis qui se réclament de l'islam. Les uns sont conservateurs et néolibéraux, les autres étatistes et/ou révolutionnaires, et tous sont nationalistes, donnant aux intérêts de l'Etat-nation la priorité sur ceux de la communauté des croyants. Un militant algérien l'avait expliqué au jeune historien et sociologue Maxime Rodinson, lors d'une Fête de L'Humanité, entre les deux guerres : "L'Oumma et L'Huma, c'est la même chose ."
Et cette même chose relève de l'utopie. En conséquence, les conflits qui déchirent les sociétés islamiques sont internes à celles-ci. Ils opposent les musulmans entre eux, plutôt que ceux-ci à l'Occident. Ainsi du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Irak, ou encore, dans le contexte des "printemps arabes", de la Syrie, de l'Egypte, de la Libye.
L'islam est un mot-valise qui n'interdit en rien aux musulmans concrets d'être des adeptes de la laïcité, pas plus que le christianisme ne prédisposait les chrétiens à le devenir. Mais la laïcité est elle-même une catégorie vide de sens politique précis.
En France, elle désigne la séparation pragmatique des cultes et de l'Etat, au nom d'une conception universaliste de la citoyenneté. En Turquie, elle signifie son antipode : la subordination politique et bureaucratique du religieux à l'Etat, dans le contexte d'une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté.
Encore faut-il se garder de figer chacune des deux trajectoires dans un modèle anhistorique. La France demeure habitée par une représentation ethnoconfessionnelle de l'appartenance à la nation, comme l'a démontré la collaboration de Vichy avec les nazis après cinquante ans d'antisémitisme républicain, et comme le rappellent aujourd'hui les propos nauséabonds de ministres au détriment des Français de confession ou d'origine familiale musulmane, voire juive.
Dans le même temps, des Turcs plaident en faveur d'une refondation universaliste de leur République afin qu'elle assure l'égalité réelle des droits à tous les citoyens - une mue dont la reconnaissance du génocide des Arméniens est le prix d'entrée.
La plupart des pays du Moyen-Orient se situent à la confluence de ces deux modèles de laïcité et de citoyenneté, pour avoir été successivement des provinces ottomanes et des colonies françaises ou britanniques. Il en est de la sorte en Algérie, en Tunisie, en Egypte, au Liban, en Syrie, en Irak. Mais cela est aussi vrai de la Grèce, des républiques de l'ancienne Yougoslavie ou d'Israël...
Derechef, l'islam explique moins que ne le fait l'histoire, et notamment le passage d'un monde impérial inclusif de l'aire ottomane à un monde d'Etats-nations fonctionnant selon des logiques d'exclusion.
Un autre distinguo s'impose. La laïcité est une politique publique, relative à l'organisation légale ou administrative des champs religieux et politique. La sécularisation est un processus social de dissociation des affaires de la cité et des convictions religieuses. La laïcité de l'Etat, alla franca ou alla turca, n'est pas une condition nécessaire à la sécularisation de la société, ainsi que le démontre l'expérience des régimes occidentaux confessionnels, du Maroc ou de la République islamique d'Iran.
De même, elle n'exclut pas l'arrivée au pouvoir, par le biais des urnes, d'un parti islamique, comme en Turquie et en Tunisie, sans que cette alternance remette obligatoirement en cause le caractère laïque des institutions ni la sécularisation de la société. C'est que les électeurs ont souvent voté pour ces partis selon des raisons non religieuses, par exemple pour sortir les sortants et renvoyer l'armée dans ses casernes en Turquie, ou pour rompre avec l'ancien régime en Tunisie.
Autrement dit, il n'est de laïcité, en terre d'islam, que par rapport à des histoires et des contextes singuliers, au regard des pratiques ou des stratégies effectives des acteurs sociaux. D'une situation à l'autre, cette idée est un élément de la domination politique et de la distinction sociale, en bref un langage de classe.
En outre, pour une minorité de musulmans qui, pour être minoritaires, n'en sont pas moins respectables ni moins musulmans, elle est accolée à certaines libertés publiques, comme celles de la conscience ou du gosier. Et, pour une majorité d'entre eux, elle est le nom respectable de l'islamophobie dans laquelle se vautre désormais l'Europe.
Dès lors que la laïcité est un "événement", historiquement situé, plutôt qu'une "essence", pour reprendre la distinction du philosophe Gilles Deleuze sur ce que doit dire un concept, elle n'entretient pas, avec le politique ou le religieux, un rapport fixe. L'islam a été peu présent dans le déclenchement des "printemps arabes". Il s'y est vite (ré)inséré. Mais n'énonçons pas ces recompositions selon un jeu à somme nulle.
D'abord, parce que les armées, ou les régimes sous tutelle militaire, ont, la main sur le coeur de la laïcité, beaucoup concédé à l'islam pour lutter contre la gauche ou les revendications régionalistes, notamment en Algérie, en Egypte et en Turquie, dans les années 1960-1990.
Ensuite, parce que les mobilisations de 2011 ont fourni aux jeunes militants laïques et islamistes l'opportunité de lutter ensemble, de partager l'espace public au prix de compromis mutuels, et d'imposer aux aînés de leurs camps respectifs de nouvelles visions de la cité. Selon le politologue marocain Mohamed Tozy, devrait en découler une offre islamique d'Etat séculier, dont le vocabulaire musulman, prompt à effaroucher les opinions occidentales, avec ses notions de "charia" ou de "califat", pourrait ne rien dire d'autre qu'Etat civil de droit, bonne gouvernance et privatisation de la solidarité sociale.
L'idée hexagonale de laïcité n'a pas aidé les Français à admettre l'iniquité des Etats moyen-orientaux qui s'en réclamaient ni à pressentir l'éclosion des "printemps arabes". Elle menace maintenant de les faire passer à côté des recompositions en cours. Le vrai problème a moins trait aux rapports de la religion et du politique qu'à la relation au néolibéralisme des partis issus de l'islamisme.
Si les peuples dits arabes ou musulmans ont apporté la preuve de leur capacité à secouer le joug de l'oppression politique, ils n'ont pas encore - pas plus que les Européens - su apporter une réponse à la crise structurelle qui frappe l'économie mondiale. Certes, la Turquie de l'AKP caracole avec ses 8 % de croissance. Mais pour combien de temps, et en quoi ce succès est-il reproductible sous prétexte d'islam ?
Quid du prétendu miracle tunisien qui n'était qu'un mirage, sans même parler de la vulnérabilité du décollage du Maroc, des trompe-l'oeil pharaoniques du Golfe ou des piètres performances de l'Egypte et de la Syrie ?
La question à laquelle sont confrontés les musulmans, islamistes et laïcistes confondus, est sociale et non religieuse. Et, pour la résoudre, le "petit père Combes" (il avait préparé le projet de loi de séparation de l'Eglise et de l'Etatqui sera votée en 1905) leur sera moins utile que l'économiste Keynes.
Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS
Article paru dans l'édition du 29.11.11

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H
Oui! je suis avec les valeurs universelles citées dans le Coran et la tradition de notre Prophètes bien avant la renaissance et les conventions de Genève! L'Homme est né libre donc il est libre de
choisir son mode de vie sans contrainte! Depuis longtemps les occidentaux ont voulu imposer aux peuples arabes et musulmans leurs valeurs et idéologies avec force! Ils ont fait des millions de
morts! Mais en vain! Les peuples tiennent ardemment à leurs différences et coutumes! Ils viennent de le démontrer clairement avec les sursauts populaires qui ont engendré ces révolutions naissantes
qui vont je l'espère contribuer à la réhabilitation des droits de l'Homme bafouillés, par les dictatures mises en place par les occidentaux eux mêmes, dans un monde épris de justice et de liberté.
ayons tous un esprit large et soyons tolérants! C'est de la discussion que peut jaillir la lumière. Personne n'ose désormais à l'ère de l'internet prétendre détenir à lui seul le savoir universel!
Merci. Bonne année à toi.
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L


Merci pour vos commentaires judicieux, qui ne peuvent qu'enrichir la réflexion.


Bonne année à vous aussi  Cordialement  Lenuki



H
Je suis pour une démocratie qui donne à toutes les créatures sans distinction le droit de choisir entre un Dieu et un cochon, je m'excuse, comme le disait Tolstoi. Désormais avec le printemps arabe
et l'automne des occidentaux personne ne peut imposer à l'autre sa vision du monde! Les peuples sont libres c'est à eux seuls que revient le dernier mot! Cordialement.
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L


Si je vous comprend bien, vous prenez acte de la fin de l'hégémonie occidentale ainsi que de ses valeurs prétendûment universelles. ce que je peux comprendre, voire partager.


Mais pour autant le choix que vous évoquez serait-il permis dans une théocratie fondée nécessairement sur des valeurs universelles?


Cordialement  Lenuk



H
Je ne plains pas les laïcs dans une société convertie au christianisme quand ils exigent une séparation entre la religion et la politique, le temporel et le spirituel, puisque la nature même du
christianisme veut qu'il ait cette scission! Leurs Évangiles sont complètement dépourvus de textes ayant trait aux différentes lois régissant une société ou un état! Mais ce que je plains c'est
cette attitude combien déconcertante de nos laïcs "musulmans" qui se croient pourtant cartésiens, se réclamant tantôt musulmans mais en refusant leur soumission à Dieu et à Son Prophète tantôt
démocrates en récusant le verdict impartial des urnes et la volonté inexorable des peuples à l'autodétermination en imposant par la force et la répression dans une société convertie à l'Islam cette
rupture inconcevable au nom de la démocratie…française voire occidentale!
"L'Islam n'est pas seulement une religion faite de croyances établies et de préceptes enseignés: c'est un mode de vie…" selon le témoignage de Marie-Agnès Malfray, animatrice à la télévision
française et écrivain. En effet rien n'est omis ou négligé dans le Coran, la Sunna ou le consensus des Ulémas. Tout y est relaté et parfaitement déterminé sans ambiguïté aucune dans un langage
clair et net. On y trouve simultanément confondus des textes relatifs au dogme, des textes relatifs aux systèmes législatifs, juridiques, des sujets scientifiques…Tout! Tout pour faire un État fort
et dur de droit et de droiture.
Mais hélas! Nos pauvres laïcs victimes des vices et dérives de l'occidentalisme ou d'un traumatisme quelconque causant l'imbécillité ne veulent plus savoir ça ou le savent très mal et savoir mal
est pire qu'ignorer! Il existe trop de confusion dans les esprits de ces mesquins qui prennent souvent leurs illusions pour des réalités, les réalités pour des illusions, les ténèbres pour la
lumière, la lumière pour des ténèbres, l'impiété pour la dévotion, la dévotion pour l'impiété, la mosquée pour l'église, l'église pour la mosquée…et ce raisonnement débile m'écœure et m'irrite! A
en croire ces détraqués nourris et cultivés dans des cellules bolcheviques ou des loges maçonniques, Satan, le maudit, serait un croyant parfait et idéal puisqu'il croit fort en Dieu et le craint
par-dessus tout comme il est rapporté dans ces versets coraniques: "Ils ressemblent à Satan quand il incite l'Homme à la mécréance lorsque celui-ci devient mécréant, Satan dit: je suis
irresponsable de toi, je crains Dieu, Maître des mondes." Sourate 59 Verset 16.
Allons qu'ils se ressaisissent! L'Islam n'est pas un vain mot qu'on prononce comme ça, à notre insu, par contrainte ou par crainte du tonnerre comme le dit si bien un vieil adage de chez nous!
L'Islam est parole et action, dogme et rite, législation et mœurs! Il est cette conviction inébranlable qui incite l'individu soumis à Dieu non à l'Homme à observer avec zèle et amour sans
rechigner ses ordonnances et recommandations prescrites sans en enfreindre une loi!
Consultez ses ouvrages authentiques, votre connaissance dans ce domaine est évidente! Prenez de la peine, lisez le Coran et la Sunna, lisez les et relisez les, ne laissez nulle page où l'œil ne
passe et repasse, méditez, comprenez, apprenez, écoutez…un trésor pour vous et l'Humanité toute entière y est caché dedans! Dieu est toujours Sage, l'Homme est souvent stupide! "Mieux vaut écouter
la semonce du sage qu'écouter le chant du fou." (Bible).
Répondre
L


Monsieur,

Permettez-moi, tout d'abord, d'avouer avoir été très intéressé par votre commentaire, même si je suis loin d"'en accepter les "articles de foi", et donc les conclusions que vous en tirez d'un
point de vue poliotique. Car ce que vous "prêchez" n'est ni plus ni moins que l'avènement d'une théocratie, dont on voit bien ce que cela peut donner en ce qui concerne les libertés publiques,
qui se réduisent alors comme peau de chagrin. De plus, comment se recommander de règles qui se veulent éternelles, puisque représentatives de la volonté de Dieu, sans renier l'historicité parfois
balbutiante des valeurs qui ont été élaborées au fil du temps et dont on pense qu'elles représentent un progrès? Bref sans se renier soi-même? De plus, qu'en est-il des non croyants dans l’État
dont vous recommandez l'avènement? Seraient-ils passés par pertes et profits? Ne pensez-vous pas que la jeunesse des pays arabes qui se sont soulevés va se sentir flouée si on lui propose le
modèle d'État qui semble être le vôtre?
Cest pourquoi je vous recommande la lecture de l'article de Caroline Fourest  dans Le Monde, intitulé "Les Frères musulmans et la liberté" et daté du 09/12/2011, dont voici le lien:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/12/09/les-freres-musulmans-et-la-liberte_1616084_3232.html

Cordialement