Pourquoi commémorer ?

Publié le par lenuki69

A cette question, le journal La Croix tente de répondre aujourd'hui ( 29/12/07), annonçant l'année 2008 comme étant celle de nombreuses commémorations. Au fond, pourquoi se tourner vers le passé quand on ne cesse de nous vanter par ailleurs des lendemains qui chantent ? L'avenir ne nous tend-il pas les bras ? N'est-ce pas vers lui qu'il faudrait se tourner ? Or cet avenir existerait-il sans passé pour lui conférer assise et consistance ? Pour comprendre la croissance de la fleur, ne faut-il pas, aussi, connaître ses racines et la terre dans laquelle elle éclot ? Se souvenir du passé ne sert-il pas de balise au présent ?
 
1918, 1958, 1968, on ne compte plus le nombre de commémorations l’an prochain en France. Les historiens tentent de trouver une explication à ce besoin de repères
M
ai 1968, 11 novembre 1918, des anniversai­res tout en rondeur vont fleurir dans la France de 2008. Et voilà le passé qu’on convoque – bien plus qu’il ne s’invite – au cœur du présent. De cérémonies en expositions, de discours officiels en ouvrages historiques, la machine à remonter le temps va ramener les Français trois, quatre, six, neuf décennies en arrière (élection de Jean-Paul II, événements de Mai 68, débuts de la V
e République, armistice de la Grande Guerre). Pourquoi la France vit-elle à ce point dans le souvenir du passé ?
Emprunté à la sphère religieuse, l’usage des commémorations n’est pas nouveau en France, loin s’en faut. « La III
e
République y a eu lar­gement recours afin de cimenter la communauté nationale », rappelle l’historien Max Gallo. Pour autant, cet usage a pris une ampleur inégalée depuis les années 80, traduisant, à ses yeux, un double phénomène : « Il y a là tout à la fois un émiettement de la Nation et du regard qu’elle porte sur son propre passé, et un immense besoin d’arri­mage, dans une société où une image chasse l’autre », analyse-t-il.
Sur fond de crise de valeurs, de recul des luttes sociales, le passé se fait plus que jamais balise. « La prolifération des commémorations constitue un aspect évident du ré­gime de mémoire dans lequel nous sommes entrés il y a une vingtaine 
d’années et qui se caractérise notam­ment par un culte du patrimoine et un goût prononcé pour l’historio­graphie nationale »,
assure Pierre Nora. Cet historien constate aussi une nette évolution de la façon de commémorer. « Batailles et héros militaires ont cédé la place, d’une part, aux grands noms de la culture, d’autre part, aux victimes. De même, on est, dans une large mesure, passé d’une commémoration d’État à une commémoration sociale, spontanée, qui traduit l’essor de groupes de mé­moire désireux de promouvoir les héros de leur propre histoire. »
Toujours plus nombreuses –notamment parce qu’elles peuvent être appuyées, relayées, financées par des collectivités locales attentives à la dimension « communautaire » du vote –, les commémorations risquent de voir leur impact symbolique affaibli, dans le contexte d’une «guerre des mémoires » ravivée en France par plusieurs lois : loi Gayssot de 1990 « tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe » ;
loi Taubira de 2001 sur l’esclavage ; loi de 2005 évoquant les « aspects positifs » de la colonisation, pas­sage finalement abrogé par décret ; proposition de loi de 2006, adoptée uniquement à l’Assemblée, punis­sant la négation du génocide armé­nien de 1915.
«Tant que ce génocide ne sera pas reconnu, le moment de com­
munion que le 24 avril représente pour les Arméniens revêtira aussi un enjeu politique», reconnaît Jean Kehayan. L’écrivain regrette cependant que d’aucuns s’em­ploient à mettre en concurrence les souffrances subies. Il préfère saluer l’initiative de la Jeunesse arménienne de France qui, pour la troisième fois, organise le 22 mars prochain à Marseille une journée intitulée « Amnésie internationale », journée qui permet d’évoquer, sur l’air du « plus jamais ça », tous les génocides, de la Shoah au Rwanda, en passant par le Cambodge (1), et de faire en sorte « que la mémoire vive ».
Car commémorer n’est pas qu’évo­quer le passé, « c’est aussi éduquer et prévenir, en identifiant les processus qui ont conduit à l’horreur », insiste Cédric Bloquet, le directeur de Ci­visme et démocratie (Cidem), qui propose sur Internet des « parcours civiques » (2). À chaque journée de commémoration – et la liste s’est allongée ces dernières années –, ce collectif met en ligne, sous le contrôle d’un comité scientifique, des contenus pédago­giques à destination des maisons de la jeunesse et de la culture et des établissements scolaires.
Précisément, du côté des en­seignants, on essaie souvent de tirer le meilleur de ces commé­morations, même si l’on renâcle parfois – comme dans le cas Guy Môquet – à appliquer des ins­tructions venues du plus haut de l’État. « Évoquer, dès le 11 novembre prochain, les 90 ans de l’armistice de la Première Guerre mondiale, n’apparaît pas très opportun, dans la mesure où cette période n’est abordée qu’en fin d’année
scolaire »,
fait valoir Julien Sala­-Molins, professeur d’Histoire au lycée international Georges-Duby, à Luynes (Bouches-du-Rhône).
« En revanche, j’enregistrerai les émissions, je découperai les arti­cles qui seront alors consacrés à la Grande Guerre. Et le moment venu, je les utiliserai pour tra­vailler avec mes élèves, comme le programme nous demande déjà de le faire s’agissant de 1939-1945, sur les ‘‘mémoires’’ de ce conflit »,
an­nonce l’enseignant d’autant plus concerné qu’il donne des cours à des élèves inscrits à l’Abibac, le baccalauréat franco-allemand.
Intervenant en pleine présidence française de l’Union, la commé­moration de l’armistice de la Grande Guerre devrait prendre un accent européen. Avec, comme toujours, un risque d’instrumen­talisation du passé. De l’avis de nombreux historiens, cet écueil est, à chaque anniversaire, quasiment inévitable. « On com­mémore essentiellement pour des raisons contemporaines », estime ainsi Max Gallo. Il n’empêche, veut croire le chercheur Gérard Noiriel, spécialiste de l’histoire de l’immigration, « les commémo­rations offrent une opportunité de faire progresser la recherche, tout en permettant de transmettre au grand public des connaissances qui ne tiennent en rien d’une version officielle. »
Elles représentent en tout cas pour les historiens une occasion d’être lus. « Alors que le taux de ro­tation des livres dans les librairies n’a cessé d’augmenter, sortir dès février un ouvrage sur les 40 ans de Mai 68, c’est l’assurance d’être présent dans les rayons jusqu’en juin, si ce n’est plus », note François Busnel, directeur de la rédaction du magazine Lire. À ses yeux, cela permet à un certain nombre d’éditeurs « de réaliser du chiffre d’affaires à moindre frais ». Quant à savoir si ce quarantième anniver­saire apporte un nouvel éclairage sur des événements qui, au cours des dernières décennies, auront sporadiquement alimenté les débats au sein de la société française, le critique littéraire n’y croit guère… François Busnel voit davantage en la « manie des commémorations » le symptôme d’ « un mal bien français, la nos­talgie sans borne du passé ».


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