n 2002, lorsque le site Web d'e-commerce Priceminister.com a lancé sa première campagne sur le thème "Revendez vos cadeaux pourris" après Noël,
"c'était sur le ton de la plaisanterie",
indique Olivier Mathiot, directeur marketing, interrogé par
Le Parisien (édition du 26 décembre). Maintenant, dixit le même, l'après-Noël serait
"une période commerciale clé".
Quelque 50 000 produits sont déposés chaque jour entre Noël et mi-janvier, soit deux fois plus qu'à l'accoutumée. La proportion est approximativement comparable sur le site d'enchères eBay. En
2005, d'après les chiffres qui circulent, 900 000 objets ont été mis en vente entre Noël et le Jour de l'an, soit 80 % de plus que lors d'une semaine ordinaire.
Qui n'a pas vécu ces moments de grand embarras quand, à la joie d'ouvrir un présent succède la déconvenue : le pull ou la bague trop petit ou trop grand ; le parfum nauséabond ; les
bibelots kitsch ; le petit mot qui accompagne et tombe à plat. Et jusqu'aux plus petits qui espéraient Cendrillon et se voient cantonnés à Oui-Oui, ou rêvaient de la Wii et se font refourguer un
ersatz de jeu électronique rapidement défectueux.
Avec la montée en puissance de l'échange ou la revente post-fêtes, le cadeau de Noël paraît désacralisé et chacun décomplexé. L'hyperconsommateur d'aujourd'hui consomme du cadeau comme il
consomme des biens courants. Il revend, puisque tout s'achète et tout se vend.
Cette tendance met en valeur un chiffre qui soulève quelques interrogations : 56 % de personnes sondées par CSA en 2005 témoignaient de ce qu'elles n'étaient pas sûres de faire plaisir à Noël.
On dira d'emblée que c'est le geste qui compte. Mais ce n'est pas si évident, quand précisément tout vient, à vitesse grand V, à s'échanger et se revendre. La forme, jadis si importante au rang
des convenances, comme la coutume dans des contrées lointaines, ne parvient plus à masquer la question de fond : plus de la moitié d'entre nous ne connaissent pas les goûts de celui ou celle à
qui l'on offre. On pourrait simplifier en disant : ne connaissent pas l'autre. Ainsi mesure-t-on, d'une certaine manière, les limites de l'altérité.
On peut se demander si ce chiffre de 56 % a évolué dans le temps. Autrement dit, si l'on connaît moins l'autre de nos jours qu'auparavant. En l'absence de données, c'est bien tentant. Surtout
si l'on voit d'un oeil critique les processus d'individualisation à l'oeuvre dans les sociétés occidentales, qui laissent penser qu'il y va d'un égocentrisme croissant tarissant la soif de
connaissance d'autrui.
Mais si l'on échappe à cette vision négative, il est aussi possible de formuler que cette difficulté à connaître l'autre n'a pas nécessairement varié dans le temps. Et que ce qui apparaît
aujourd'hui (le fait d'assumer, en les revendant, que les cadeaux sont inadaptés ou le fait que plus de la moitié avouent n'être pas sûrs de faire plaisir) vient précisément au jour parce que
sont à l'oeuvre des processus d'affranchissement et d'autonomisation.
Tentons une explication. Dans l'acte d'offrir, la peur pour l'offrant de ne pas faire plaisir rejoint la crainte de celui qui reçoit de se voir donner des cadeaux non adaptés à ses goûts,
c'est-à-dire de ne pas être reconnu dans ses souhaits, ses attentes, ses envies. Ce constat de méconnaissance de l'autre, quand constat il y a, est d'autant plus vif que la reconnaissance, en
matière relationnelle, semble être devenue, de nos jours, une condition sine qua non du maintien du lien. On paraît être plus attentif à l'absence de reconnaissance de soi dans le cadeau offert
par autrui qu'à la part de l'autre - l'offrant - qu'il véhicule. Tout se passe comme si exister, c'était d'abord être reconnu. D'où cette sensibilité aux fautes de goût, vite évacuée par
l'échange ou la revente, et la crainte, en contrepoint, de ne pas être sûr de faire plaisir.