L'analyse du morceau de cire Descartes

Publié le par lenuki

La science aristotélicienne expliquait les phénomènes naturels en attribuant aux corps des propriétés qualitatives correspondant à nos impressions sensibles (chaud, humide, etc.). La science moderne emploie des concepts quantitatifs (masse, pression, etc.)
pour expliquer le réel au moyen de lois à forme mathématique.

Texte de Descartes:
Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée.


 
Méditations métaphysiques (1641), méditation II, Garnier p. 423-424.

De la revue Philomag, la preuve par l'exemple:
 
Le morceau de cire de Descartes
Petite expérience de philosophie appliquée. Prenez un morceau de cire, rapprochez-le d'une flamme. Observez sa métamorphose. Vous comprendrez que nos sens ne nous donnent jamais une connaissance complète d'un objet.

Par Blaise Bachofen
Dans Les Méditations métaphysiques, ­Descartes entreprend de refonder tout l'édifice du savoir. Comme il l'a rappelé au début du Discours de la méthode, les connaissances reçues au cours de ses études l'ont déçu : une science nouvelle doit être inventée, pour remplacer l'antique science, inspirée d'Aristote, enseignée dans les universités.
Cette refondation passe par une nouvelle conception du savoir. Le philosophe soumet à un doute systématique toutes les idées de son esprit. Il fait ainsi le tri entre les différentes façons de concevoir un objet, pour découvrir celles qui possèdent le plus haut degré de certitude et d'exactitude. La connaissance reposant sur des impressions sensibles se révèle alors inférieure à la connaissance intellectuelle, construite au moyen du raisonnement. Les sens ne nous donnent à connaître que des images superficielles et changeantes des choses. Par la raison, nous découvrons les caractéristiques générales ou abstraites qui définissent leur nature véritable.

Dans la Deuxième Méditation, Descartes illustre cette différence par un exemple. Observons « ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche ». […] « Il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. » On remarque que les cinq sens sont mis à contribution et semblent donner des informations précises et fiables sur le morceau de cire. Si l'on approche celui-ci d'une source de chaleur, chacune de ses caractéristiques sensibles est modifiée : il change de forme, de couleur, de consistance, il devient insipide, inodore et insonore. Bref, rien ne demeure de l'image concrète que nous en donnaient nos sens. Pourtant, nous savons bien que c'est de la même cire qu'il s'agit. Il est donc évident que, pour avoir une connaissance « claire et distincte » de la cire, nous ne pourrons pas nous appuyer sur de simples impressions sensibles. Il faudra, par le raisonnement, dégager les éléments constitutifs qui se retrouvent à l'identique dans tous les états de la cire et dans tous les morceaux de cire.

Cette thèse est précisée dans la Sixième Méditation : la connaissance rigoureuse des choses matérielles s'appuie sur ce qui est « compris dans la géométrie », c'est-à-dire sur les caractéristiques quantifiables et mesurables des corps. La science nouvelle dont Descartes définit les principes est celle qui a permis, depuis le XVIIe siècle, des progrès spectaculaires dans la connaissance de la nature : la science moderne est une science mathématisée. Les propriétés essentielles des choses sont exprimées sous la forme de concepts construits par un travail rationnel et traduisibles en unités de mesure. Pour reprendre l'exemple de la cire, et même si Descartes n'utilise pas encore ce vocabulaire, on peut dire que la connaître véritablement, c'est connaître sa composition chimique. Or celle-ci est une formalisation mathématique de la structure de la matière, entièrement différente de l'image que nous en avons par nos sens .


SENSIBILITÉ, ABSTRACTION
La sensibilité nous fait connaître des objets singuliers par des images (visuelles, acoustiques, tactiles, etc.). La pensée abstraite dégage les caractéristiques générales de catégories d'objets. Une abstraction ne peut être que pensée, et non imaginée : elle n'est représentée que par des signes ou des symboles.

SCIENCE MATHÉMATISÉE
La science aristotélicienne expliquait les phénomènes naturels en attribuant aux corps des propriétés qualitatives correspondant à nos impressions sensibles (chaud, humide, etc.). La science moderne emploie des concepts quantitatifs (masse, pression, etc.)
pour expliquer le réel au moyen de lois à forme mathématique.
 
 

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