Exemple d'introduction ( texte de Bergson )

Publié le par lenuki

Celui qui pourrait regarder à l'intérieur d'un cerveau en pleine activité, suivre  le va-et-vient des atomes et  interpréter tout ce qu'ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu de choses. Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l'état d'âme contient d'action en voie d'accomplissement, ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait,  vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à  l'intérieur de la conscience, dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la scène, mais n'entend pas un mot de ce qu'ils disent. Sans doute, le va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs attitudes ont leur raison d'être dans la pièce qu'ils jouent ; et si nous connaissons le texte, nous pouvons prévoir à peu près le geste ; mais la réciproque n'est pas vraie, et la connaissance des gestes ne nous renseigne que fort peu sur la pièce, parce qu'il y a beaucoup plus dans une fine comédie que les mouvements par lesquels on la scande. Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme cérébral était parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui se passe dans le cerveau pour un état d'âme       déterminé,  mais l'opération inverse serait impossible, parce nous aurions le choix, pour un même état du cerveau, entre une foule d'états d'âme différents, également appropriés.

 

Bergson  L'âme  et le corps ( 1912)  in L'énergie spirituelle

 

 

Exemple d'introduction

 

L'assimilation du cerveau et de la pensée est un lieu commun. Que le cerveau pense (et non les jambes ou le ventre), c'est une évidence. Mais n'est-ce pas un préjugé ? L'imagerie médicale nous montre les zones du cerveau activées par telle ou telle opération de l'esprit. Nous voyons alors se colorer telle aire motrice ou sensitive et il nous semble voir l'esprit même. Mais n'est-il pas étrange de vouloir localiser la pensée ? Quelle différence n'y a-t-il pas entre telle zone colorée et la vie de notre conscience ! N'est-ce pas ce que nous rappelle Bergson dans ce texte, qui porte sur la différence entre activité cérébrale et activité mentale ? Peut-on dire que le cerveau secrète la pensée comme le foie la bile ? En effet, si on ouvre le foie, on y trouvera de la bile, alors qu'en regardant dans le cerveau, on ne trouvera ni pensée, ni conscience, mais seulement des cellules oeuvrant silencieusement. Ces pensées dont nous sommes si clairement conscients, n'avons-nous pas du mal à leur assigner un lieu ? N'est-ce pas ce qui conduit Bergson à affirmer qu'elles ne sont nulle part ? Et qu'il ne suffirait pas de connaître totalement le cerveau pour savoir ce qui se passe dans la conscience, pour connaître la vie de la conscience et de la pensée ? Si nous avons besoin d'un corps pour penser, est-ce à dire pour autant que la pensée se réduit à son substrat corporel ou cérébral ? S'il y a solidarité  entre le cerveau et la pensée, comme entre le clou et le vêtement, y a-t-il pour autant équivalence ?

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