Mon mobile et moi... (articles de La Croix)

Publié le par lenuki

Jamais sans mon portable !

Le « mobile » s'est imposé massivement dans toutes les classes sociales, dès l'âge de 12 ans. Sa possession signe même souvent l'entrée dans l'adolescence : les jeunes nés à l'ère du multimédia l'utilisent différemment de leurs aînés

L
es amateurs d'anglicismes les appellent na­tives digital, ces adolescents nés à l'ère du multimédia. Ils sont la première génération à avoir grandi en compagnie de l'ordinateur et du téléphone portable, qui a fait son apparition en France à partir de 1984. Greffés à leur petit boîtier, ils en parlent naturellement la « langue » et naviguent à l'intuition entre ses différentes fonctions. Pour François Ewald, philosophe inter­venant lors d'un récent colloque de l'Afom (Association française des opérateurs mobiles), le portable serait même « un des lointains suc­cesseurs de la pierre taillée, un de ces outils amovibles qui font l'humanité de l'homme » !
Il a été adopté rapidement et massivement par toutes les tran­ches d'âge, à partir de 12 ans, et toutes les classes sociales, même s'il est perçu un peu différemment selon les milieux: signe extérieur de richesse pour certains, objet de méfiance là où l'écrit est plus valorisé et la consommation plus stigmatisée (lire les repères ci-des­sous) . Les observateurs voient une

« fracture générationnelle »
entre les adultes (24 ans et plus) et les plus jeunes. Qui font bien autre chose avec cet objet que téléphoner : en­voi et réception de messages écrits, photos, vidéos, montre, calculette, agenda, musique, jeux... Et, pour les modèles les plus récents con­nectables à Internet, courriels, consultation de sites, participa­tion à des forums.... La sociologue Céline Metton, auteur d'une thèse sur le rôle des technologies de l'in­formation et de la communication dans la socialisation des collégiens (EHESS 2006), considère que le té­léphone portable signe aujourd'hui l'entrée dans l'adolescence : « Il est synonyme d'autonomie et de mobi­lité. Surtout, à l'âge où l'on cherche à se situer, à trouver sa place parmi ses pairs, cela rassure d'être en contact permanent avec eux. Plutôt que le contenu des échanges, l'important est de rester connecté avec son réseau de sociabilité. Il faut avoir un carnet d'adresses électronique rempli, et être répertorié par beaucoup d'amis ; en vieillissant, on devient plus sélec­tif. » Ce petit objet si bien adapté à la main, que les adolescents rêvent le plus « tendance » (en ce moment, ultra-plat, coloré, coulissant) et le plus sophistiqué possible, même s'ils héritent souvent du «frigo» (un modèle ancien, trop lourd) de leurs parents, est en lui-même un instrument de prestance. Pour Véronique Nahoum-Grappe, socio­logue, « il donne une contenance aux adolescents, comme la cigarette, ou comme autrefois la montre à gous­set ou la canne. Quand résonne la vibration, on tend la main pour répondre, d'un geste élégant, et on échappe au piège d'être là, seul, comme un caillou. »
Le mobile est aussi un petit musée personnel qui parle de soi, que l'on fait volontiers visiter à ses amis : on y stocke ses musiques préférées, son album de photos d'amis, voire de petites vidéos de bons souvenirs, on le personnalise avec des fonds d'écran, des messages d'accueil et des sonneries originales. Les ado­lescents, qui entretiennent avec leur téléphone une relation intime, sans timidité, «bidouillent» plutôt que de consulter des modes d'emploi, inventent des codes, des rites de sociabilité et des usages nouveaux, qui évoluent en permanence. Et ils développent une gestuelle où le pouce danse sur les touches avec une redoutable agilité !
En particulier pour écrire des « SMS », appelés aussi « textos », ces petits messages qu'ils utilisent pres­que trois fois plus que la moyenne de la population, du matin au soir, et peut-être plus encore du soir au matin. En voiture, sous la table du dîner, dans leur lit à l'heure où on les croit endormis, voire en classe, bien qu'ils y soient officiellement interdits. Les SMS servent aussi à montrer qu'on «en est», qu'on a compris les codes, et qu'on sait en jouer. D'où ce langage inventé pour forcer la contrainte de la li­mitation du nombre de caractères (160 maximum) et de messages : il faut dire le plus de choses, même futiles ou inutiles, le plus rapide­ment possible, (« mdr » pour « mort de rire », « 2m1 » pour « demain »...) ! Un vocabulaire simpliste et phoné­tique qui inquiète les défenseurs de l'orthographe, lorsque ses utilisateurs ne font plus la diffé­rence avec la langue française. Les textos ont changé autre chose encore dans la vie familiale: le téléphone fixe, déserté, ne joue plus le filtre des conversations et des amitiés. Les parents ne savent plus qui appelle, quels noms se font plus rares ou plus fréquents dans l'univers de leurs enfants. >>>>

Les adolescents, qui entretiennent avec leur téléphone une relation intime, sans timidité, inventent des codes, des rites de sociabilité et des usages nouveaux.

 

 

ENTRETIEN >>>> Denis Zmirou-Navier, spécialiste en santé publique à l'Inserm et professeur d'université à la faculté de médecine de Nancy
« L'usage prolongé et intensif d'un portable peut avoir des conséquences sur la santé »

Le téléphone portable est­il dangereux ? En l'état actuel des connaissances, mieux vaut conseiller la prudence et la modération
Entre les discours rassurants des vendeurs de téléphone et les cris d'alarme de certains, comment les parents peuvent-ils juger des dangers du téléphone portable sur la santé ?
DENIS ZMIROU :
C'est en effet dé­licat, étant donné l'état incertain des connaissances scientifiques à l'heure actuelle. Le rôle des pa­rents, c'est d'éduquer et d'inciter à la prudence. S'il est impossible d'empêcher un adolescent d'utili­ser un téléphone portable, on peut cependant lui donner des conseils d'usage intelligents. Il faut aussi se demander s'il est vraiment indispensable d'en donner aux plus jeunes. Certains vendeurs peu scrupuleux d'appareils des­tinés aux plus petits jouent sur le désir des parents de pouvoir toujours joindre leurs enfants. Les opérateurs, quant à eux, se sont engagés à ne pas cibler les plus jeunes dans leurs campagnes de promotion, et nous souhaitons qu'ils maintiennent cette ligne de conduite.
Quels sont les dangers avérés ?

Les études à ce jour disponibles portent sur un usage de cinq à dix ans, qui concerne par définition les adultes, puisque enfants et adolescents n'ont pas atteint cette durée d'utilisation, ni en­core fait l'objet de recherches spécifiques.
Il apparaît selon certaines études, mais pas toutes, que l'usage pro­longé et intensif d'un téléphone portable pourrait avoir des con­séquences de deux types: des formes de tumeurs bénignes du nerf acoustique («neurinomes »), à ne pas négliger car elles sont douloureuses et peuvent en­traîner une perte d'audition. Et aussi des tumeurs bénignes ou malignes des glandes parotides, très proches aussi de la zone ex­posée au téléphone.
Ceci n'est pas démontré mais fortement suggéré, notamment par les résultats d'une étude pa­rue à la fin de 2007, dans le cadre du programme international de recherche Interphone. Suffisam­ment pour que cela conduise les chercheurs et les experts en santé publique à formuler des conseils de prudence. Surtout pour les enfants de moins de 12 ans, dont le cerveau poursuit son dévelop­pement, avec encore des divisions cellulaires. Nous considérons qu'ils sont potentiellement plus vulnérables aux effets de rayon­nement électromagnétique.

Quels conseils suggérez-vous ?

Lire les notices et acheter de préférence des appareils à faible niveau d'émission (le fameux DAS : débit d'absorption spécifique). Il existe un DAS maximum pour être autorisé à la vente en Europe, mais certains appareils émettent plus que d'autres.
Mieux vaut réserver le téléphone portable aux appels courts, et utiliser un téléphone fixe pour les conversations plus longues. Éviter de téléphoner avec une mauvaise qualité de réception, lorsqu'il y a moins de trois bar­rettes sur l'écran ; et dans ce cas, toujours utiliser le kit oreillettes. Dans le train, je vois des jeunes, ou moins jeunes, passer des heures au téléphone, dans les pires con­ditions d'exposition aux champs électromagnétiques : quand on bouge rapidement, le téléphone doit émettre au maximum de sa puissance en continu pour s'ajuster aux antennes, de relais en relais. De même pour les passa­gers en voiture. Pour ce qui est du conducteur, y compris en vélo ou scooter, c'est interdit, parce que cela empêche la concentration sur la conduite : c'est là le seul danger parfaitement démontré, qui fait de nombreuses victimes chaque année !
En revanche, il n'y a aucune preuve que les antennes relais provoquent les maux dont on les accuse. Le niveau de champ élec­tromagnétique reçu des antennes est extrêmement faible.

Hors communication, le téléphone portable porté à la ceinture est-il sans danger ?

Pour les garçons adolescents, il est recommandé de le porter dans la poche arrière du pantalon, plu­tôt qu'à l'avant, car nous ne savons pas dans quelle mesure cela pour­rait influer sur la production de spermatozoïdes. Pour cette même raison de prudence, une femme enceinte ne devrait pas approcher trop longtemps un téléphone de son ventre. Les ovules des filles sont mieux protégés, et il n'y a pas de production continue. Mais c'est si simple de le porter dans son sac à main !

RECUEILLI PAR

GUILLEMETTE DE LA BORIE

« Mieux vaut réserver le téléphone portable aux appels courts. »

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