Démocratie et despotisme

Publié le par lenuki

Démocratie et despotisme

 

Le conflit entre la liberté et l'égalité n'est certes pas logiquement inévitable, mais il semble qu'une fatalité inéluctable le provoque dans les faits. Tocqueville observe que les hommes recherchent la liberté pour échapper aux inégalités que créent les rapports de dépendance, mais qu'à peine ont-ils renversé une tyrannie ils se trouvent menacés par une autre qui, cette fois, procède de leur propre consentement. En effet, l'égalisation des conditions, que les hommes ont entreprise par leur révolte contre le despotisme politique, s'accentue chaque jour du fait de la démocratisation des mœurs inhérente au développement de la civilisation industrielle. Sans doute les individus trouveront-ils dans cette égalité, qui les rend indépendants les uns des autres, le goût de la liberté politique, mais cette liberté s'exprimera dans une volonté commune, source d'une législation uniforme et d'autant plus pesante qu'elle sera sanctionnée par la puissance du groupe tout entier. La tyrannie des assemblées naîtra ainsi du désir des individus de s'en remettre au pouvoir collectif du soin de sauvegarder l'égalité. De la liberté politique peut donc naître une servitude consentie, cette servitude qui est celle de l'individu étouffé par la masse qui l'absorbe. Le pouvoir protecteur s'étend pour mieux protéger ; sa centralisation oppressive n'est que la conséquence des espérances mises en lui comme pourvoyeur d'égalité. Il faut relire les chapitres par lesquels s'achève La Démocratie en Amérique (cf. notamment le chapitre VI de la quatrième partie : « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre ») pour admirer la précision avec laquelle Tocqueville décrit - sans lui donner un nom car, dit-il, despotisme ni tyrannie ne conviennent à ce régime nouveau - l'appareil politique « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » qui, sous le couvert du règne de la volonté populaire, bannit toute liberté. Ce n'est pas l'État totalitaire si l'on retient de ce terme ce qu'il sous-entend de brutalité, de misère et de cynisme..., mais c'est peut-être pire : un État où il n'est même plus nécessaire d'opprimer la liberté puisque les hommes ont perdu jusqu'au désir d'être libres. C'est un despotisme qui « dégrade les hommes sans les tourmenter » ; c'est cette servitude dont Vauvenargues disait déjà qu'« elle avilit l'homme au point de s'en faire aimer ».

 

 

Remèdes aux dangers 

 

    Ce moyen, ou mieux encore ce remède aux maux que peut engendrer la démocratie, c'est de renforcer son exigence de liberté contre sa perversion par excès d'égalitarisme. « La volonté du peuple, soit ! mais pour la liberté. C'est par là injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander ; j'en appelle seulement de la souveraineté du genre humain. » Et, reprenant ce thème familier à Benjamin Constant, il ajoute : « La toute-puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse [...] Il n'y a donc pas, sur la terre, d'autorité si respectable en elle-même, ou revêtue d'un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et dominer sans obstacles. Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu'on l'appelle « peuple » ou « roi », « démocratie » ou « aristocratie », qu'on l'exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis : là est le germe de la tyrannie. » Mais comment concilier la liberté politique avec ce refus opposé à l'omnipotence de la volonté populaire ?

Il n'apparaît pas que l'originalité des remèdes réponde, chez Tocqueville, à la sûreté du diagnostic. Il croit cependant découvrir chez les Américains ceux dont il faut user : la décentralisation, la vitalité des libertés locales, l'association, l'indépendance de la presse, le respect des croyances religieuses. La décentralisation n'a pas seulement une valeur administrative ; elle a une portée civique puisqu'elle multiplie les occasions pour les citoyens de s'intéresser aux affaires publiques ; elle les accoutume à user de la liberté. Et de l'agglomération de ces libertés locales, actives et sourcilleuses, naît le plus efficace contrepoids aux prétentions du pouvoir central, fussent-elles étayées par l'anonymat de la volonté collective. Il en va de même des associations qui habituent les hommes à se passer du pouvoir. Leur pullulement aux États-Unis montre la confiance des individus dans une action commune qui peut être telle sans faire appel à l'État. L'énergie déployée dans l'association est autant de force soustraite aux gouvernants, autant d'indépendance opposée à leur emprise. Quant à la presse, sa fonction dans une démocratie est de faire entendre la voix spontanée et naturelle du peuple en parallèle avec cette volonté du peuple que prétendent exprimer les assemblées et qui n'est souvent qu'un moyen de convaincre les individus qu'ils ont voulu leur propre asservissement. Les croyances religieuses, enfin, apportent à la démocratie l'assise morale dont elle a besoin. Le despotisme peut se passer de foi, la liberté ne le peut pas, car, desserrant la discipline politique elle a besoin de la religion qui, empêchant de tout concevoir, défend de tout oser.

    Assurément, ces institutions que vante Tocqueville sont d'utiles antidotes à la puissance du nombre. Mais, en elles-mêmes, elles ne sont que de vaines parades si les consciences individuelles ne les soutiennent de leur énergie. Puisqu'il faut « faire sortir la liberté du sein de la société démocratique », où la trouvera-t-on sinon dans l'homme lui-même ? Mais alors il ne suffit plus d'observer il faut espérer, faire confiance à l'homme pour qu'il cherche dans la liberté, non pas les biens matériels qu'elle peut donner, mais elle-même et elle seule. Cet amour de la liberté comme fin en soi, ce n'est pas autre chose que le civisme démocratique.

Publié dans politique et morale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article