Hume (dossier Le Monde)

Publié le par lenuki

 

Hume : une volonté d'invention perpétuelle

Entretien avec Philippe Raynaud

LE MONDE DES LIVRES | 05.06.08 | 12h10  •  Mis à jour le 05.06.08 | 12h10

 

Quelle est la place de Hume et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Lorsque j'étais étudiant, Hume n'occupait pas une place centrale dans la philosophie française, qui privilégiait plutôt, d'un côté, la tradition rationaliste (de Platon à Kant ou à Hegel) et, de l'autre, les différentes figures de la "fin de philosophie" ou de la "déconstruction de la métaphysique". Hume apparaissait donc, le plus souvent, comme le plus éminent représentant d'une tradition elle-même mineure (l'"empirisme"), et comme un penseur plus subtil que profond, dont le plus grand mérite était sans doute d'avoir aidé Kant à sortir de son "sommeil dogmatique" grâce à sa critique de la causalité.

Les choses ont un peu changé depuis, parce que la France a d'excellents historiens et commentateurs de Hume, mais il reste vrai que ce penseur n'occupe pas une place centrale chez nous. Ce qui m'a conduit à m'intéresser à lui, c'est précisément le fait que j'y trouvais des choses qui me paraissaient faire défaut, la plupart du temps, à la philosophie française. J'ai commencé à (re)travailler son oeuvre au début des années 1980. Celles-ci furent marquées, d'un côté, par les débuts de la diffusion des grands textes issus du positivisme et/ou de l'empirisme logique (Carnap, Wittgenstein et le premier Russel, même si celui-ci n'était pas en toute rigueur "empiriste") et, d'un autre côté, par la renaissance du criticisme néo ou postkantien, elle-même liée au développement d'une philosophie politique libérée de l'héritage marxiste.

Sur cette base de départ somme toute assez classique, j'ai été conduit à voir en Hume un penseur beaucoup plus original et, si l'on peut dire, plus ample, qui occupe une position tout à fait singulière, à la fois interne et critique, au sein de la philosophie des Lumières. Hume est un critique du rationalisme moral ("la raison est et ne peut qu'être l'esclave des passions"), mais il refuse tout autant la démarche "généalogique" qui réduit la sympathie et la générosité à l'amour-propre et à l'égoïsme ; il est radicalement incroyant, et sans doute plus athée que déiste, mais sa philosophie de la religion reconnaît une certaine force aux sentiments et même aux arguments "théistes" ; sa philosophie politique, enfin, est fondamentalement moderne, mais elle est tout aussi éloignée de l'orthodoxie libérale anglaise (whig) que de l'esprit "constructiviste" des Lumières françaises.


Quel est le texte de Hume qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Lorsque je cherche à reconstruire l'unité et la cohérence de la pensée de Hume, je suis toujours conduit à revenir au Traité de la nature humaine, oeuvre de jeunesse géniale où on trouve déjà sous une forme quasi systématique presque toutes les grandes thèses développées dans les oeuvres ultérieures. Il reste cependant que c'est aux Essais moraux, politiques et littéraires que je me réfère le plus volontiers, car c'est dans ces textes aussi denses que plaisants que l'on saisit le mieux le style de pensée de Hume. Le peu de succès public du Traité l'a conduit à privilégier la forme de l'essai, qui était pour lui la mieux adaptée aux besoins de son temps, car elle permettait de réunir, à leur mutuel avantage, les deux mondes de la philosophie et de la "conversation". Le monde de la conversation ou de la bonne société doit éviter de sombrer dans la futilité ou dans l'ennui, mais la philosophie a elle aussi tout à perdre à rester séparée du monde de la conversation et elle doit prendre le risque de se confronter au sens commun éclairé, à la diversité des opinions.

Les Essais abordent toutes les grandes questions de la philosophie du XVIIIe siècle (de la religion à la politique) et même de la philosophia perennis et ils peuvent être lus comme les oeuvres des grands moralistes classiques. Pour ce qui me concerne, j'accorderai une importance toute particulière à l'essai sur "La naissance et le progrès des arts et des sciences", qui est pour moi une des expressions les plus profondes des problèmes que pose le projet même des Lumières. Hume part du constat que, si la liberté politique est favorable à la naissance des arts et des sciences, comme le montre l'exemple de l'Angleterre, les beaux-arts ont connu un développement plus brillant dans une "monarchie civilisée" comme la France. A partir de là, il donne une très brillante analyse des relations qu'entretiennent en Europe les régimes politiques, les arts, les moeurs, les formes de civilité ou de politesse et les relations entre les sexes, qui débouche sur des enjeux considérables et qui fonde une critique de la civilisation moderne symétrique de celle de Rousseau. Il écarte l'idée d'une corruption générale des moeurs dans la modernité, mais il montre également la précarité du progrès - et l'absence de lien nécessaire entre ses différents aspects. C'est le début d'une grande controverse, qui va se poursuivre chez Rousseau et Kant et dont on peut suivre la trace tout au long du XIXe siècle.


Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

A travers la forme de l'essai, Hume a défini et surtout incarné un idéal qui ne vaut pas seulement pour le monde des salons, mais pour toute société ouverte, dans laquelle la philosophie n'est pas une activité séparée, où elle intervient au contraire dans une culture vivante. Mais la substance de son oeuvre est encore plus riche d'enseignements, parce que, sans être nullement rétrograde, elle est suffisamment éloignée des préjugés modernes pour donner à penser dans une période aussi incertaine de ses principes que la nôtre.

Hume échappe complètement à la vision "atomistique" de la société qui sous-tend la plupart des doctrines du XVIIIe siècle, sous la double figure du "contrat social" et du marché ; l'homme est pour lui un animal naturellement producteur d'artifices et c'est pour cela qu'il n'est ni un sujet porteur de droits ni un Homo economicus fondamentalement stratège ou acteur rationnel.

Le monde de Hume est donc un monde d'invention permanente, qui permet certes de protéger les droits par l'établissement de communautés politiques limitées, mais qui est surtout voué à élargir la sympathie et à étendre la coopération, en inventant sans cesse de nouveaux mobiles qui dépassent l'intérêt (l'honneur, la coutume, l'hérédité etc.) et de nouvelles passions qui vont bien au-delà des besoins naturels ; il n'y a cependant pour lui ni Providence ni "dessein de la nature" pour garantir que ce devenir va réaliser les fins de la Raison. Cette philosophie fondamentalement joyeuse ou du moins gaie, qui n'exclut pas la possibilité de la tragédie, me semble pour ma part parfaitement "actuelle" - sans que cela exclue qu'elle puisse être vraie.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum



Repères

Né à Edimbourg en 1711, mort dans la même ville en 1776, David Hume, issu d'une famille de petite noblesse écossaise, a fait preuve d'une rare précocité dans l'élaboration de son oeuvre philosophique. C'est en effet à 26 ans seulement qu'il publie son Traité de la nature humaine, rédigé en France après l'abandon de ses études de droit. L'ouvrage contient déjà l'essentiel de ses analyses mais ne rencontra aucun écho. Déçu, le jeune philosophe va gagner sa vie comme précepteur, puis secrétaire, à Vienne, à Turin, avant de revenir à Edimbourg où il devient bibliothécaire. Dans les dernières années de sa vie, il connaîtra une meilleure situation : il devient secrétaire d'ambassade, à Paris, où il se lie avec les encyclopédistes, puis à Londres, où il revient avec Rousseau avant que ce dernier ne se fâche avec lui. Sa notoriété philosophique, qui a commencé à s'établir de son vivant, ne cessera plus de croître.

La principale originalité de sa pensée, formulée dans une langue toujours limpide, est de redonner au scepticisme une puissance nouvelle. En fait, sous une apparence paisible, Hume s'emploie méthodiquement à défaire les bases de la métaphysique occidentale. Il établit, par exemple, la primauté des sensations sur les idées, démonte l'idée de cause et le processus de construction des connaissances scientifiques, critique l'existence même d'un "Moi". Avec Hume, la raison se révèle sujette à des croyances, la morale n'est pas affaire de démonstration. Sa critique est radicale.

 

Un penseur dans notre monde, par Sylvain Hartemann


 

« Les philosophes, ils sont dans leur monde ». Voilà la parole qui, lors de ma première année d'enseignement, m'a poussé à me tourner vers Hume. Mes élèves voyaient en effet souvent la philosophie comme un monde à part, coupé de la "vie réelle". Il me fallait retrouver le lien perdu entre mes cours et leur expérience de la vie. Il fallait que je montre que les philosophes parlent bien du monde - de notre monde commun.

Mais dès le début de l'année, j'avais moi-même renforcé le préjugé que je devais combattre. J'avais présenté la philosophie comme une démarche indispensable de critique de l'opinion, c'est-à-dire de toutes les idées et valeurs que nous adoptons de façon irréfléchie. Critique qui était le seul moyen de l'autonomie du jugement, qui fait de nous des hommes libres et accomplis. J'étais alors déjà, aux yeux de mes élèves, dans mon monde de philosophe. Car chacun sait qu'on peut être libre, et pleinement humain, sans être philosophe - comme me le disait une des mes élèves : mes parents ne savent pas lire, ce ne sont pas des philosophes, et ce sont des gens bien.

Mes élèves eux-mêmes m'ont alors indiqué une piste. Quand ils m'ont de nouveau questionné sur le sens de ma discipline, j'ai constaté qu'ils s'interrogeaient moins sur la philosophie que sur les philosophes. Quels hommes étaient-ils ? Des solitaires ? De purs esprits ? Des fous ? Ce qui m'a frappé alors, c'est qu'ils m'invitaient à une sorte de démarche empirique.

Je me suis alors souvenu d'un texte de Hume sur la philosophie. En bon empiriste, il ne cherchait pas à la définir, mais évoquait la place qu'elle occupait dans sa vie, parmi d'autres activités tout aussi valables et importantes. Car on n'y consacre, de fait, pas tout son temps. On est aussi, voire d'abord, attiré par les plaisirs de la chair ou de la sociabilité. Et on n'est pas toujours d'humeur à philosopher. On trouve parfois les raisonnements trop austères, "froids" et "forcés". Et si on recommence à réfléchir, ce n'est pas poussé par la "force de la raison", mais à cause du retour d'une "humeur sérieuse". C'est parce qu'on éprouve de nouveau le désir de résoudre les questions qui nous préoccupent : quels sont les principes du bien et du mal ? Quelle est l'origine de mon existence, et sa destination ? Le philosophe est alors d'abord un être qui désire, qui agit, qui vit. Un homme comme les autres, mais qui parmi ses désirs compte le désir de penser. Il n'est pas différent des autres hommes : c'est simplement un homme qui fait de la philosophie.

En réhumanisant le philosophe, en montrant qu'il ne fait pas partie d'un monde à part, Hume réinsère la philosophie dans le monde, au lieu de la rendre d'emblée inaccessible. La philosophie redevient l'affaire des hommes, des hommes vivants et désirants. Dès lors nos élèves peuvent se sentir autorisés à tenter l'aventure : si les philosophes parlent de la réalité, la voie est ouverte à une pensée partagée.


Sylvain Hartemann est professeur au lycée Béhal de Lens (Pas-de-Calais).

 

 

 

 

Publié dans philosophie auteurs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article