Les moralistes français (Le Monde des Livres)

Publié le par lenuki


                          Chamfort


Les moralistes : une initiation à l'existence

LE MONDE DES LIVRES | 31.07.08 | 11h53  •  Mis à jour le 31.07.08 | 11h53

 

Quelle est la place de ces auteurs et de leur pensée dans votre propre itinéraire intellectuel ?

La première, sans conteste. Parce que leurs écrits vont à la moelle de l'existence, de l'art. C'est vrai : la littérature entière réfléchit la vie, réfléchit sur elle. Mais la notion de moraliste est-elle soluble dans la littérature ? Montaigne dénonce les "clôtures et barrières". Définissons, oui. Ma non troppo ! Vous n'en avez pas moins raison de compter ces auteurs parmi les philosophes : dans l'Antiquité, l'une des trois parties de la philosophie est précisément la philosophia moralis.

La figure archétypale, c'est Socrate. A partir de là, qu'on parle, avec Dilthey, de "philosophe de la vie" ou plus justement, avec Montaigne, de "spectateur de la vie", que l'on soit ou plus ou moins sensible à ce qui apparente ce type d'auteur au "précepteur du genre humain", au "naturaliste", au "médecin de l'âme", c'est une question de dosage. Mais deux données justifient la distinction moraliste au sens large vs moraliste stricto sensu. Le second élimine, pour l'essentiel, l'imaginaire, la narration. Si le roman est miroir, son écrit à lui tient de la loupe, et même du microscope. Rien de plus rigoureux que sa mise au point. Son objet ? La nature, la condition humaines. Il les scrute, les sonde et, sur la longue durée, toujours plus avant, plus profond : jusqu'au "noyau dur", à l'essence. L'autre donnée primordiale : le terme provient du latin mores, les moeurs. Le moraliste observe les usages, les comportements. C'est un phénoménologue avant la lettre. L'amnésie culturelle aidant, une notable distorsion s'est installée dans les esprits. On confond moraliste et moralisateur. Moralisateur, c'est le mot qui tue. Voici nos gens dans la trappe. Les vraies victimes de cette situation, c'est nous. Ne pas les rencontrer, c'est manquer un rendez-vous capital.

Quand on tient pareil sujet, l'itinéraire intellectuel fait un avec l'existentiel. Si La Bruyère n'avait pas été au programme de l'agrégation, je ne me serais pas rencontré moi-même. Si je n'avais pas lu chez un de mes auteurs : "Nous aimons de même façon qu'on faisait avant le Déluge et la colère de Pérou est celle de France", je n'aurais pas enseigné vingt-cinq ans dans trois continents. La conception si provocante d'une nature humaine une, universelle, pérenne, il fallait bien la vérifier, et sur le terrain.

Quels sont les textes d'eux qui vous ont le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Ceux qui disent le plus en disant le moins. Qui font vibrer dans le même temps les cordes du vrai et du beau (réservons le cas du bien). Mes livres forment une série de cercles concentriques. Le centre demeure Les Caractères. Devant certaines notations, on tombe en arrêt. Elles "appellent", comme dit Poussin de certains tableaux. Longtemps, je n'ai pu que pressentir. Il a fallu des années pour élucider à quoi tient l'irrésistible pouvoir d'attraction de quelques phrases. Décennies de fouilles, d'excavation. Le vrai, le beau gisent ensevelis sous la gangue. De loin en loin seulement, l'éclat du diamant. Il n'est pas indifférent que Novalis, maître foreur d'absolu littéraire, ait été ingénieur des mines.

J'ai eu la naïveté de penser que, en philosophie morale, il est des idées nouvelles. Nietzsche m'a déniaisé. Même dans la généalogie de la morale prime l'éternel retour du même. C'est la musique qui procure la clé. L'éclat, le diamant sont ceux-là mêmes d'une sonate de Scarlatti, d'un prélude de Chopin. Ainsi dans ce fragment des Caractères : "Dans cent ans, le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. (...)Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles ; ils s'évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus : de nouveaux acteurs ont pris leur place. Quel fonds, à faire sur un personnage de comédie !" ("De la cour", 99).

Ici encore, Nietzsche tient le bon bout. Oui, la création des moralistes, français surtout, tient de la "musique de chambre". Ce qu'il nous revient de cultiver, c'est la "troisième oreille". C'est moins par l'intellect qu'il faut aller vers les moralistes que par l'écoute. Le non-dit, chez eux, compte davantage que le dit, le non finito que l'achevé, les harmoniques que l'accord, fût-il parfait. Dans la "remarque" citée, le rythme périodique, c'est les grandes orgues de l'éloquence sacrée à la Bossuet. Mais s'il est pénétré de spiritualité, ce fragment "appelle" d'autant plus sûrement que le jeu des sonorités porte sur des variations sur un thème, celui du monde-théâtre. La parabole laïcisée est aussi délectable "moment musical". Il s'en faut, toutefois, que la dominante, chez ces auteurs, soit toujours "Vanité des vanités" et "vie dans la pensée de la mort". La "chute" du fragment, une de ces fameuses exécutions à bout portant des Caractères, tient de l'allegro d'une cauda. La sagesse des moralistes est "gai savoir". Rien ne les réjouit tant que la lucidité.

Selon vous, où ces auteurs trouvent-ils aujourd'hui leur actualité la plus intense ?

Dans l'initiation à l'existence. Et dans leur modernité. Depuis toujours, les moralistes ont médité sur la "conduite de la vie". Ils sont, à leur façon, des existentialistes. Des métaphores royales - la vie comme voyage, le monde comme théâtre -, des figures élémentaires comme la ligne et le cercle, opposant l'exténuante course après la Fortune au retour à soi, réduisent, en la stylisant, la vie à ses lignes de force, ses linéaments. Il est, dans leurs recueils, une structure élémentaire de la parenté. C'est celle du connaisseur des "choses de la vie", et du néophyte, que La Fontaine désigne si bien de "nouveau venu". Les meilleurs moralistes n'ont souvent produit, et encore sur le tard, qu'un unique livre. Ils y ont consigné le bilan de leurs observations sur "la matière aussi changeante et inconnue qu'est l'homme" (La Rochefoucauld), sur la vie, où tout est "affaires mêlées" (Chamfort). Sur ces "trésors" d'expérience existentielle, de savoir pour la conduite de la vie, nous dormons. "La cité, dit Alain, est pleine de somnambules."

Leur modernité ? L'âge classique, on l'oublie, est celui de prodigieuses révolutions scientifiques : passage "du monde clos à l'univers infini" (Alexandre Koyré), avènement de "l'homme de Vésale dans le monde de Copernic" (Georges Canguilhem). Les recueils recèlent les prémices de nos sciences humaines, de nos sciences sociales. Bien avant l'âge du "nouveau roman", les moralistes ont vécu une ère du soupçon. Entre le monde qui s'instaure, en éclats, et le millénaire "discours" cicéronien, plus d'adéquation. Leur écriture traduit cette tension. La "rhétorique des affaires humaines" (Marc Fumaroli) produit la prose du monde nouveau. A monde disjoint, composition en archipel. Montaigne, déjà : "Je prononce ma sentence (mon opinion) de façon décousue, ainsi que de chose qui ne se peut dire à la fois et en bloc." C'est de musique, encore, qu'il s'agit. Il faut "une façon d'écrire toute nouvelle". L'ancienne n'est plus accordée à l'état du monde.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


 

Repères

Le mot de "moraliste", quoique déjà employé à l'occasion auparavant, ne fit son entrée officielle dans notre langue qu'en 1762, avec la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française. Cependant, il ne serait pas absurde de faire remonter à Socrate la figure du moraliste, même si ses grands représentants s'illustrèrent par excellence aux XVIIe et XVIIIe siècles. "Spectateurs de la vie", selon le mot de Montaigne, les moralistes décrivent le théâtre du monde depuis son parterre ou ses loges, en déchiffrent les travers et les aveuglements selon la loi d'une sagesse qui pense moins par concepts généraux que par scènes, caractères et "tableaux vivants" ; de là leur dédain pour les systèmes et leur prédilection pour une écriture fragmentaire et discontinue - recueils, collections, fables, maximes ou anecdotes.

François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680), dont le pessimisme radical était tout imprégné de jansénisme, fut dans ses Maximes le théoricien de l'amour-propre et des plus sombres replis du coeur humain. Jean de La Bruyère (1645-1696), auteur d'une oeuvre unique (Les Caractères ou Les Moeurs de ce siècle), satiriste amer et prosateur de génie, fixa pour les siècles à venir la grande figure du "connaisseur d'hommes". Sébastien-Roch Nicolas, dit Chamfort (1740-1794), spectateur désespérément lucide des moeurs de son siècle mais acteur passionné de la Révolution, qui le conduira au suicide, représente le versant tragique de cette tradition de pensée austère et exigeante.

 
   
                                                  La Bruyère


Vraie et fausse morale, par François Medriane

LE MONDE DES LIVRES | 31.07.08 | 11h53

 

Quand j'aborde les questions de morale en classe, je commence toujours par prévenir cette illusion qui consiste à croire en la toute-puissance de la raison. Mes élèves sont souvent stupéfaits lorsque je développe l'idée que la réflexion morale ne peut se borner à opposer la raison à la vie affective singulière, et à prescrire simplement ce qui doit être. A ce stade, la classe de philosophie oscille entre la peur de perdre la morale et celle de ne promouvoir que les intérêts privés.

Il faut sans doute se méfier du "moralisme", fuir cette imposture. Le moralisme consiste à imaginer ce que devraient être les hommes soit en se plaignant de ce qu'ils sont, jérémiades de misanthrope, soit en voulant les élever au-dessus de leur condition niée, optimisme héroïque.

Mes élèves construisent souvent des analyses de la morale mues à partir d'une image du philosophe sage et moralisateur : ainsi condamnent-ils les passions au nom de la raison, prônent-ils un ascétisme moral, image feinte d'une sagesse idéalisée. C'est ici que je creuse l'écart entre le philosophe et le sage, entre l'homme qui existe, corps complexe et impulsif se réfléchissant quelquefois, et ce qu'il cherche, un bien absolu, durable et simple.

Au contraire de ce moralisme simpliste, les moralistes me permettent de détourner le regard des élèves vers ce que nous sommes, sans complaisance. Ces philosophes du soupçon débusquent dans nos vertus nos intérêts masqués, nos feintes, nos ruses. Les maximes de La Rochefoucauld rayonnent à partir de la corruption fondamentale de l'homme et de la dénonciation du mécanisme de l'amour-propre. La Bruyère, ne voulant pas faire de maximes parce qu'il ne se sentait pas "législateur", dresse des portraits dont les élèves perçoivent clairement l'irrévérence et l'ironie. Ainsi en est-il de Ménalque, homme pathétiquement distrait, d'une folie et d'une bêtise ordinaires, les nôtres.

Suivant la leçon de ces moralistes, la classe devient l'espace où le réel se découvre dans toute sa complexité. Ainsi, "la vraie morale se moque de la morale", écrit Pascal, signifiant par là la différence entre l'esprit de géométrie, qui pose des règles, et l'esprit de finesse, qui sent bien que nous avons du mal à poser des règles en morale sans perdre la réalité de ce que nous sommes.

Les moralistes, chacun à leur manière, nous en instruisent. Ils nous empêchent aussi de nous détacher de l'âpre réalité, avec l'élégance d'un style qui forçait l'admiration de Cioran, ce moraliste du XXe siècle. Ils avaient déjà compris l'illusion d'une raison qui se croit toute-puissante, d'un homme qui croit pouvoir se tenir debout de lui-même, de "l'enflure du coeur" chère à Pierre Nicole et qui choqua Mme de Sévigné. Professeurs de désillusion, ils savent bien que "l'amour-propre est le plus grand des flatteurs".


 

François Medriane est professeur de philosophie au lycée Baggio de Lille (Nord).

 

 

Publié dans philosophie auteurs

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D
<br /> Merci beaucoup pour cet apport plus qu'informatif !! En effet, beaucoup de gens confondent les termes moraliste/moralisateur<br /> <br /> Bonne journée !<br /> <br /> <br />
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