Plotin (le Monde des Livres)

Publié le par lenuki


Le père du néoplatonisme

LE MONDE DES LIVRES | 07.08.08 | 12h35

 

Plotin, né en 205 en Egypte et mort en 270 à Rome, peut être considéré comme le père du néoplatonisme. C'est à Alexandrie qu'il étudia la philosophie auprès d'Ammonius "Saccas", avant de suivre l'empereur Gordien dans une expédition militaire contre les Perses afin de se familiariser avec la pensée indienne, puis de fonder à Rome son école, en 244, autour de disciples enthousiastes, dont notamment celui qui fut son secrétaire et biographe, Porphyre de Tyr. C'est sur leurs instances qu'il composa les cinquante-quatre traités formant les Ennéades. A propos des sujets les plus divers, allant du culte des statues à l'essence du beau, Plotin y développe son inspiration métaphysique fondamentale, dont l'aspect le plus célèbre est l'interprétation qu'il donne de la division (reçue du platonisme) de toute la réalité en trois "hypostases" - l'Un, principe suprême et ineffable, "au-delà de l'essence", d'où procède et vers quoi tend à faire retour, par "conversion", toute réalité ; l'Intelligence, qui est l'être même comme pure contemplation et pensée de soi-même, renfermant tout ce qui rend la réalité connaissable ; et l'Ame, plan intermédiaire entre le monde sensible qu'elle organise, et dont elle forme l'unité vivante, et l'Intelligence qu'elle contemple éternellement. L'ascèse philosophique nous promet alors le bonheur réel : l'union avec le principe suprême dans la contemplation qui nous détourne de la matière, cette absolue pauvreté à la racine de tout mal, de toute souffrance, de toute laideur.

 

Nos statues intérieures

LE MONDE DES LIVRES | 07.08.08 | 12h35  •  Mis à jour le 07.08.08 | 13h03

 

Plotin n'est pas familier des salles de cours. Pour les élèves, son nom est presque un détournement publicitaire de Platon digne de Queneau, malchanceux promoteur d'une Platonopolis, coincé dans la liste des auteurs entre Sextus Empiricus et Augustin, vivant à une époque trouble, perdu quelque part au IIIe siècle après J.-C., entre Alexandrie, Rome et la culture grecque ; représentant de ce que l'histoire appelle le "néo-platonisme", nouvelle étape du combat de Titans qui oppose les idéalistes platoniciens aux réalistes aristotéliciens : le ciel contre la terre, chacun son camp.

Plotin semble avoir choisi le sien. Du moins l'a-t-on choisi pour lui. Ce que l'on sait du personnage n'a par ailleurs rien de très ragoûtant : un corps atteint par la maladie, putride, irregardable. Et si l'on se tourne vers les concepts, les termes étranges varient entre la technique ardue de "l'hypostase" et la débordante simplicité de "l'Un". On le comprend, les Ennéades ne traînent pas dans les copies, ni dans les cours d'ailleurs.

Pourtant dans notre monde d'images, hypersensible aux apparences, le regard à la fois simple, émerveillé et pénétrant de Plotin permet de poser immédiatement la question du Beau. Sans les enjeux doctrinaux d'une esthétique, sans la complexité dialectique des dialogues platoniciens, sans les biais d'une culture artistique, le premier traité des Ennéades, Sur le Beau, fait le constat de l'évidence de ce qui est beau : un beau visage, une belle peinture...

Le beau n'est pas conceptualisé, il est senti. Au-delà des apparences sensibles, il y a l'évidente beauté de la justice ou de la tempérance, de la vertu. Cette immédiateté du beau nous surprend, nous ravit vers un ailleurs. Non pas un "arrière-monde" qui refuserait les réalités sensibles, comme veulent le faire les mystiques, mais une transcendance qui se tient debout dans le sensible. La Beauté nous élève et désigne le Bien. Cela suppose une conversion de notre regard : "Retourne en toi-même et vois. Et si tu ne vois pas ta propre beauté, fais comme le fabricant qui doit rendre une statue belle : il enlève ceci, efface cela, polit et nettoie jusqu'à ce qu'une belle apparence se dégage de la statue. (...) Ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu'à ce que brille en toi la splendeur." Nous portons tous en quelque sorte cette statue intérieure, cette part de divin dans l'humain.

La vertu ne vient donc pas du dehors, elle se réalise dans l'effort, dans un exercice spirituel, dans ce geste philosophique primordial de conversion. N'est-ce pas cela un esprit autonome, celui qui jouit de ses propres lumières et qui sait voir, dans la diversité du réel, les belles choses et le bien ? "Aie confiance en toi, car, même ici-bas, tu es à présent parvenu à monter et tu n'as plus besoin que l'on te montre le chemin ; le regard tendu, vois !" La philosophie ne s'arrête pas au seuil de la classe et de la culture livresque. Sculptons !


 

Sébastien Perrot, professeur au lycée Paul Claudel, Laon (Aisne)



 

Plotin, quand l'intelligence pense sans chercher


Entretien avec Monique Dixaut  Philosophe


Quelle est la place de Plotin et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Plotin déclare : "Je suis platonicien" et tire de Platon l'architecture entière de sa philosophie. Nietzsche est notoirement antiplatonicien. L'essentiel de mon travail a porté sur Platon, mais Plotin n'y occupe presque aucune place, alors que c'est à Nietzsche que j'emprunte tout ce qui me sert de principes de lecture. Et en premier celui-ci : "Les philosophes ignorent que ne survivent des philosophies que la voix qui s'y fait entendre." Entendre et faire entendre la voix d'un philosophe est plus important qu'exposer son système ou même en démontrer la vérité. Quand elle passe par Plotin, je n'entends pas la voix de Platon. Ce n'est pas une question de doctrine, c'est une affaire de style. Pour Platon comme pour Nietzsche, la philosophie n'est ni une exigence inscrite dans la nature humaine ni un moyen de salut, elle est événement, expérience, tentative. Or, avec Plotin, on ne risque jamais de se perdre. On sait toujours où il faut aller (vers le Principe, le Bien) et comment y aller. L'intelligence pense sans chercher, elle possède en elle tout ce qui est à penser donc penser s'apparente au repos, pas à l'inquiétude du questionnement. La pensée n'a d'autre avenir que son retour vers ce dont elle provient, et l'intelligence est en elle la trace de son appartenance au divin. Aucun doute, Plotin était platonicien, il l'était même avec tant de ferveur qu'il a réussi à mettre Platon en système et que par lui le platonisme a recouvert Platon. Lequel a ainsi pu servir, entre autres, de cadre à la théologie chrétienne (ce que Plotin, adversaire en son temps du christianisme, n'avait certes pas prévu) ou d'ancêtre à l'idéalisme allemand.

Enseigner m'a cependant heureusement empêchée d'être aussi obsessionnelle que j'aurais pu l'être : le hasard des programmes, les travaux d'étudiants à diriger, la curiosité m'ont fait rencontrer d'autres philosophes. Plotin fait partie de ceux que j'ai lus et étudiés par devoir. J'aimerais pouvoir dire que cela a été l'occasion d'une découverte exaltante, mais je n'ai jamais eu avec sa pensée qu'un rapport décidément ambivalent et intermittent. Sans doute parce qu'il m'invite à réfléchir sur des textes, ceux des auteurs qu'il commente et les siens propres, et seulement indirectement sur les choses. Je ne fais d'ailleurs que répéter ce qu'il dit de lui-même : qu'il est un exégète. Un commentaire peut rester extérieur et indifférent à ce qu'il commente alors que l'exégèse modifie l'âme de l'interprète, à condition que ce qu'il interprète soit vrai. Plotin interprète Platon, dont six siècles le séparent, parce que Platon a contemplé la vérité en comprenant que tout ce qui est vraiment vit de la vie de l'intelligence. La pensée de Plotin est une contemplation de cette contemplation. En ce qui me concerne, cela en fait non pas une mais deux de trop. Car avec cette notion, c'est la figure de Socrate, l'ironie, qui s'efface.

Quel est le texte de Plotin qui vous a le plus marquée, et pourquoi ?

Le Traité 49. Tous les grands thèmes et toutes les difficultés de sa pensée sont abordés par Plotin sous l'angle d'un problème fondamental : comment prétendre connaître quoi que ce soit si on ne se connaît pas soi-même ? Il l'examine d'une manière parfaitement originale et aussi surprenante pour des lecteurs anciens que pour des lecteurs modernes. Le "soi-même" qu'il faudrait connaître n'est pas la nature humaine dont il s'agirait de découvrir en soi la grandeur et la monstruosité. Ce n'est pas un "moi" déterminé par une nature particulière et une histoire personnelle et sociale, objet possible d'introspection ou de techniques d'analyse plus ou moins profondes. C'est un "soi" à constituer par identification progressive avec ce qui, en lui, est plus haut que lui.

Le traité nous exhorte moins à connaître ce que nous sommes qu'à devenir ce que nous devons être si nous voulons être véritablement nous-mêmes, et il indique le chemin à parcourir. Il s'achève sur l'injonction : "Retranche tout". Seul le plus grand dépouillement fait accéder à ce qui, incomparablement meilleur que soi, ne peut s'atteindre que par un total recueillement en soi. Lorsqu'elle perçoit mais aussi quand elle pense, l'âme s'oriente vers l'extérieur et passe successivement d'une chose à l'autre. Elle ne revient à elle-même qu'à condition de s'affranchir de la multiplicité des choses et des moments du temps. L'âme ne se connaît qu'en s'auto-dépassant, en se ressouvenant de sa puissance d'unification, en devenant intelligente. Mais l'intelligence ne tire pas sa lumière d'elle-même. Arrivée au plus haut degré de son activité, elle doit s'arrêter et s'ouvrir à une lumière plus pure, à la simplicité absolue de l'Un.

A cette étape commence la lutte habituelle de Plotin avec le langage. La phrase de Bergson : "C'est en concepts que le système se développe, c'est en images qu'il se resserre" semble écrite pour lui. Les métaphores dynamiques de la source ou de la racine de l'arbre, dont jaillit une vie qui irrigue tout sans s'épuiser, sont ailleurs les moyens de redonner au discours la tension intuitive apte à rattraper les méandres de l'argumentation.

Mais comment parler de ce qui ne peut se dire, de l'Un ineffable ? Se connaître soi-même impose d'en parler, par négations ou analogies, peu importe, car lorsque nous parlons de l'Un, nous parlons de nous-mêmes. Nous prenons conscience de notre contingence et d'un besoin d'unité que peut seul apaiser le sentiment d'une dépendance à l'égard d'un principe inconnu. L'appel lancé à chacun de se rassembler vers le haut et de "devenir totalement autre" grâce à une unification croissante fait découvrir, avec une évidence jamais égalée, la signification éthique de la pensée spéculative.

Selon vous, où la pensée de Plotin trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Il est paradoxal de parler de l'actualité d'un tel philosophe : pour qui le temps naît quand l'âme oublie ce qui est essentiel et se coupe de l'éternité de la vérité. Ceux qui se situent dans le temps veulent du nouveau, croient au progrès, et deviennent de plus en plus étrangers à eux-mêmes. On touche ici à l'inactualité la plus intense, celle propre à tout philosophe. Pour l'actualité de Plotin, je la situerais dans la nature à la fois profondément rationaliste et profondément religieuse de sa philosophie. Plotin a imprégné de mysticisme un intellectualisme qu'il n'a jamais renié, il a vu dans l'expérience mystique l'achèvement de la pensée intelligente. Dépouillement, immobilité, méditation conçus comme antidotes à une rationalité mue par ses seuls automatismes, comment ne pas penser au nihilisme passif diagnostiqué par Nietzsche ? Mais ce n'est pas "Dionysos philosophe" que réclame notre époque, c'est Plotin.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Article paru dans l'édition du 08.08.08

 

 

Publié dans philosophie auteurs

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