Histoire et légendes

Publié le par lenuki

                      
   Le Goff : «Des gens savants véhiculent des idées fausses»

Propos recueillis par Paul-François Paoli
16/10/2008 | Mise à jour : 10:48 | Commentaires 2

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Médieviste d'autorité mondiale, Jacques Le Goff explique que les grands personnages bien connus des historiens sont ceux qui alimentent le plus de fantasmes.

 

LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Comment se fait-il que des idées fausses continuent de circuler au sujet de certains événements alors que les travaux historiques ont établi les faits ? L'historien n'est-il pas concurrencé par le fabuliste ?

Jacques LE GOFF. - Il en a toujours été ainsi. Il faut savoir que, jusqu'à la Révolution française, l'histoire n'était enseignée ni dans les écoles secondaires ni à l'université. Et qu'au XIXe siècle les mythes et légendes couraient plus facilement qu'aujourd'hui. L'imagination avait plus de pouvoir autrefois. Depuis toujours les hommes aiment qu'on leur raconte des histoires. Malgré les progrès de la connaissance, il y a des thèmes qui ont la vie dure. On dit que l'histoire a toujours été un roman. Le public souhaite que l'histoire soit un bon roman.

Les idées reçues perdurent même quand le travail des historiens les a battues en brèche ?

Bien sûr. Alors que depuis près d'un siècle de grands historiens comme Marc Bloch ou Georges Duby ont montré que le Moyen Âge n'était pas une période noire, on continue de rabâcher le thème de la « barbarie du Moyen Âge ». Ce ne sont pas seulement des ignares qui véhiculent cette idée mais aussi des gens savants, récemment Alain Minc ou ­Jacques Attali. Parce que la religion y était déterminante, on en fait un moment obscur de l'histoire humaine alors que nous savons que le Moyen Âge, pendant lequel se sont érigées les cathédrales, a été une période brillante, créatrice. Et même il faut oser le dire : une période de progrès.

Parmi les fables concernant le Moyen Âge, il y a celle qui raconte que Jeanne d'Arc ne serait pas morte brûlée à Rouen...

Jeanne d'Arc est le personnage du Moyen Âge sur lequel nous sommes le mieux renseignés. Et pourtant c'est elle qui a suscité le plus de légendes et d'idées fausses ! Au XVe siècle, quand une personne de grande popularité disparaissait dans des circonstances exceptionnelles, on avait tendance à ne pas croire à sa mort. Il arrivait que des individus en quête de destin tentent de se faire passer pour le défunt. Cela a été le cas de Claude des Armoises après la mort de la Pucelle. Mais que l'on continue de nourrir ce genre de doute est scandaleux. On peut s'étonner qu'une chaîne comme Arte ait récemment fait écho à ces fantaisies (1). Colette Beaune, qui a consacré le meilleur livre qui soit à Jeanne d'Arc (voir ci-dessous), explique ce qu'il en est. Nous sommes sûrs que Jeanne d'Arc a été brûlée par les Anglais à Rouen. Nous savons que, contrairement à la légende, elle était une paysanne aisée et non une bergère. Ce que nous ne connaîtrons jamais, c'est la nature des voix qu'elle a cru entendre.

Existe-t-il des grands personnages sur lesquels planent encore d'importants mystères ?

Oui, sur Charlemagne par exemple, on ne sait pas grand-chose. Curieusement on alimente plus de mystères sur les personnages que l'on connaît bien - c'est le cas avec Napoléon dont on sait avec certitude qu'il est mort d'un cancer en 1821 et non empoisonné à l'arsenic comme certains l'ont prétendu - que sur d'autres dont la biographie est évanescente. Peut-être parce qu'avec les personnages qui nous fascinent on ne se satisfait pas de la réalité, une fois qu'on l'a établie. On préfère continuer à imaginer...

Une véritable obsession s'attache à certains phénomènes, celui des Cathares par exemple. Est-ce parce qu'ils nourrissent la fantasmagorie ?

Je pense avoir été l'un des premiers à montrer l'importance de l'imaginaire dans l'histoire. L'historien a pour mission de se fonder sur des documents authentiques mais les fantasmes collectifs font aussi partie de l'histoire. Nul doute que l'imaginaire joue un grand rôle au sujet des cathares dont on a exagéré le nombre et l'importance. Des historiens spécialisés ont amplifié le phénomène. Certains cathares ont été traités de façon cruelle, mais les cathares brûlés sont moins nombreux qu'on ne l'a dit. Quand je vois ce que nous savons de leurs idées je me félicite, non qu'ils aient été maltraités - la création par l'Église de l'Inquisition fut une chose infâme - mais qu'ils aient été vaincus. S'ils avaient triomphé, ce qui aurait triomphé avec eux, c'est un christianisme violent et rigide, en quelque sorte terroriste. Ils voulaient exiger de tous les chrétiens qu'ils abolissent le plaisir. C'était des talibans en puissance.

Des croisades à Napoléon, l'histoire semble être devenue un enjeu politique. La recherche est-elle menacée par l'idéologie ?

Le métier de l'historien est de comprendre le système de valeurs de la période qu'il étudie et non de juger les hommes de ce temps. Personnellement, je n'aime pas juger. Je me souviens de la phrase de saint Paul : « Ne jugez pas. » Mais il faut expliquer, et pour cela connaître la sensibilité des hommes et des femmes de l'époque concernée. C'est pourquoi il faut étudier l'histoire dans son intégralité. L'histoire événementielle d'une période est inséparable de l'art et de la littérature. Qu'est-ce que le Moyen Âge sans La Chanson de Roland ou le roman arthurien ? Par ailleurs je suis persuadé que l'histoire a fait de gros progrès vers l'objectivité, même si elle ne pourra jamais échapper à la subjectivité des historiens et à l'esprit systématique des idéologues. Ce n'est pas une science exacte mais c'est une science dont les méthodes d'investigation sont faites pour aboutir à la vérité et à l'authenticité.

» Jeanne d'Arc contre les fabulistes

» Les francs-tireurs de l'histoire

(1) « Le Mystère Jeanne d'Arc », diffusé sur Arte le 29 mars 2008.

 

Publié dans culture générale

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