Liberté et contrainte

Publié le par lenuki

  

     Etre libre, est-ce être hors de toute contrainte ?

 

La liberté semble incompatible avec la contrainte : se soumettre à des règles ou à des interdits collectifs, c'est perdre un peu de sa liberté. Mais celui qui voudrait s'adonner à une liberté sans restriction ne pourrait vivre en communauté. En effet, la simple proximité de son semblable crée, pour l'homme, un ensemble de contraintes limitant sa liberté. Pour être libre, il conviendrait alors soit de renoncer à vivre parmi les hommes, soit d'affirmer sa liberté sans se soucier de celle des autres, au risque d'une violence déchaînée. On ne peut se satisfaire d'une telle alternative.

L'homme ne peut-il pas vivre en société, sans pour autant renoncer à sa liberté, ni chercher à l'imposer aux autres ? N'est-ce pas précisément la loi qui peut à la fois limiter les libertés dans leurs prétentions égoïstes et les garantir par les droits ? Et la loi ne permet-elle pas ainsi l'avènement d'une liberté bien supérieure à celle qui se pensait en concurrence avec toute contrainte, c'est à dire une liberté politique ?

 

« Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et  la propriété de tout ce qu'il possède. »

 

La liberté naturelle est celle dont l'homme jouissait avant la loi et la société. Dans l'état de nature ( avant toute société ), la bonté naturelle de l'homme prévient, selon Rousseau, les débordements de sa liberté. Mais dès qu'il quitte cet isolement bienheureux, il se trouve dans l'état sauvage où les libertés entrent violemment en conflit. La liberté sans frein devient violence. Vivre en société, c'est à dire en communauté politique, ce sera renoncer à cette liberté capricieuse et illimitée. Ce sera se soumettre à des lois. Cette soumission suppose, à l'origine, un contrat social, ou pacte d'association par les quels les hommes fondent une communauté politique et se défont de cette liberté naturelle qui les déchire.

Mais « renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs ». La liberté est l'essence et la dignité de l'homme : il ne peut consentir à sa perte sans perdre du même coup son humanité. Or, tandis que sous la tyrannie il perdrait la liberté, en formant un corps politique démocratique, l'homme n'y renonce aucunement. Au contraire, il s'inscrit sous des lois qui engendrent une autre liberté : une liberté civile. Cette obéissance aux lois est liberté, car l'homme se donne à lui-même ses propres lois et c'est par là qu'il devient citoyen : les lois ne sont pas l'expression d'une volonté particulière ( la sienne ou celle d'un autre ) ; elles sont l'expression de la volonté générale, c'est à dire de ce que veut le peuple pour lui-même : le bien commun. La loi ne supprime pas la liberté, elle en est tout à la fois la condition de possibilité et la manifestation.

« L'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». Au lieu de servir se désirs illimités, l'homme s'accorde à la loi qui les limite et devient, par là, sujet moral et autonome : il veut cette loi qui l'oblige, car il y voit l'organe de la justice et de l'égalité.

 

Débat et enjeu.

Selon Rousseau, l'homme obéit aux lois car il en est l'auteur. Il veut ces lois car elles mettent en œuvre la justice. Mais n'est-il pas naïf de croire que l'homme « veut » les lois qui le limitent ? L'homme n'obéit-il pas aux lois par pur intérêt ? Ou encore par crainte d'être puni ? C'est ce que veut monter l'histoire de Gygès racontée par Platon. Gygès, bon pasteur qui s'occupait de son troupeau, était connu pour sa vertu. Un jour il trouva un anneau permettant de devenir invisible. Dès ce jour et grâce à ce pouvoir, il se mit à commettre toutes sortes de vols. Il alla jusqu'à tuer le roi, prendre sa place et sa femme. Il finit tyran. Aussi, même l'homme le plus juste, s'il était certain de pouvoir commettre l'injustice sans être puni, la commettrait. On n'obéit donc aux lois que par crainte des représailles...

 

Publié dans politique et morale

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