Vieillir ( à propos du temps et de l'existence)

Publié le par lenuki

Ce que vieillir veut dire... ( article de La Croix )

 Désormais, le temps du vieillissement représente près de la moitié de la vie humaine, et la notion d’âge devient largement subjective. Avec un objectif : « vieillir jeune »… et heureux ?
 

V
ivre c’est vieillir, rien de plus», constatait Simone de Beauvoir… Une expérience natu­relle, inéluctable, pour peu qu’on attende le temps qu’il faut, et par­tagée par toute l’humanité, si elle a la chance d’atteindre un certain âge. Le vieillissement n’est pas la vieillesse, ni la maladie, et chacun le pratique désormais durant une bonne partie de sa vie, en moyenne entre le tiers et la moitié.
  C’est une expérience nouvelle aussi – qu’à titre personnel on ne vit jamais deux fois ! –, car les conditions du vieillissement se sont largement transformées ces trente dernières années: «Une nouvelle génération est apparue, entre 55 et 75-80 ans, pour laquelle on cherche encore un mot, en par­lant de maturescence par exemple, une période qui s’allonge, avant l’entrée dans la grande ou “vraie” vieillesse, souligne Olivier de La­doucette, psychiatre et gériatre (1).

 Aujourd’hui une personne de 70 ans est dans la forme d’une personne de 60 ans il y a quinze ans, et il y a en­core une marge de progression. »
Ce que confirme à sa manière Alain, citoyen actif, grand-père disponi­ble et internaute averti : « Lorsqu’il y a quarante ou cinquante ans, on parlait de la vieillesse, j’imaginais des personnes fatiguées, voûtées, marchant lentement, etc. Je vais avoir bientôt 80 ans, et pourtant le mot même de vieillesse ne me vient pas à l’esprit. » «C’est une évolution majeure,
 reprend le psychiatre, due essen­tiellement au gain de longévité dans le dernier tiers de la vie. Cela tient aux progrès médicaux, mais aussi à l’amélioration des conditions de vie, grâce à des retraites plus con­fortables, à une alimentation plus équilibrée, à l’éducation aussi, qui aide à bien vieillir. » S’il est entendu que le vieillissement débute avec la naissance, on se bornera ici à ausculter le deuxième versant de l’existence, celui où prend fin le «silence du corps» et où, du moins selon la sagesse populaire, commence la maturité.

  « On a l’âge de nos artères »,
disait un dicton aujourd’hui un peu bousculé. Car, toujours selon Oli­vier de Ladoucette, nous avons à la fois un âge chronologique, que l’on peut calculer d’une soustraction, un âge physique, lié à notre mode de vie, et un âge social, celui de notre cerveau, de notre moral, de l’image que les autres ont de nous, de notre place dans la société : « Les notions d’âge, de vieillesse sont très floues, et résultent de la synthèse que chacun fait en lui-même de ces différents âges ; c’est éminem­ment variable d’une personne à l’autre. De plus, cet âge subjectif est différent de l’âge chronologi­que, et en général moindre : quand on a 8 ans, est vieux celui qui en a 20 ; à 50 ans, on situe la vieillesse à 78 ans, et quand on en a 70, à 85 ans ; c’est toujours 85 lorsqu’on en a 80 ! » Depuis trente ans, l’écart semble se creuser entre ces âges, et il n’y a plus guère de corrélation entre eux : « Autrefois, les hommes entraient dans la vieillesse avec la retraite, et les femmes avec la fin de la fécondité. Aujourd’hui, tout ce qui permettait une vision linéaire des âges – études, mariage, travail, retraite – vole en éclats, tant les iti­néraires sont changeants : un foot­balleur est considéré comme vieux à 35 ans, mais on peut recommencer des études à 40, avoir des enfants à 60, et tomber amoureux à 80… »
 Le praticien reconnaît qu’il ne sait plus toujours lui-même donner un
 âge à ses patients : « Beaucoup de gens font facilement dix ans de plus ou de moins que leur âge chrono­logique. Récemment j’ai examiné une dame à qui je donnais 85 ans et qui était largement centenaire. »
 Reste que l’on vieillit tou­jours, et que cela concerne de plus en plus de gens. Le corps et l’esprit se transforment, ra­lentissent ou s’élargissent (lire l’entretien p. 15), manifestent ces changements par mille si­gnes visibles à l’extérieur ou ressentis de l’intérieur, avec un calendrier très différent selon les organes et selon les personnes. On vieillit certes plus tard, mieux, différem­ment, mais on vieillit quand même, dans des dimensions physiologiques, psychiques, affectives, intellectuelles et sociales entremêlées. À entendre les intéressés (lire témoignages page suivante),
 ce n’en est pas plus simple pour autant, dans notre so­ciété réputée « jeuniste ».
  Christian Heslon, psycho­sociologue, chercheur à l’uni­versité d’Angers sur les âges de la vie (2), propose quatre représentations des « vieux » :

  « L’Ancien, qui est un modèle pour les jeunes, puis l’Ancêtre sacré, que l’on vénère et pro­tège ; il y a aussi l’Aïeul, con­sidéré comme une bouche à nourrir improductive, et le “vieillard coupa­ble”, à qui l’on reproche de laisser un monde dont on ne veut plus. Dans notre société française, nous avons ainsi quelques figures d’Anciens, issus du monde politique ou scientifique, quelques Ancêtres sacrés comme la figure papale, et surtout beaucoup d’Aïeux, à cause du coût des retraites et de la santé. On va aussi vers leur mise en accu­sation, pour avoir mené notre pla­nète là où elle est aujourd’hui… »

 Pour lui, donc, « le mot “vieux” étant devenu péjoratif dans notre société moderne, on s’y identifie de moins en moins. Il est synonyme de déficit et de déclin, au contraire d’autres cultures où il évoque la mémoire, l’expertise, l’expérience, contre l’im­maturité de la jeunesse. » Le cher­cheur, plutôt que de « jeunisme », parlerait plutôt de « vieillir jeune » :

 « On veut bien vivre plus longtemps, mais en restant jeune ; il n’y a pas d’apologie de la jeunesse, qui n’est pas si bien traitée que cela, mais plutôt la volonté de vieillir en con­servant les atouts de la jeunesse, et le pouvoir dans la société. C’est le cas dans le monde politique, où la moyenne d’âge est parmi la plus éle­vée d’Europe, et où les « retraités » sont majoritaires parmi les élus, notamment locaux. Dans le monde du travail, ils ne représentent plus
la culture d’entreprise et l’exper­tise ; on parle de la ségrégation des quinquagénaires, qu’il faudrait nuancer selon les milieux profes­sionnels : c’est vrai pour les métiers physiques et usants, comme les infirmières, les pompiers… moins pour les métiers intellectuels, où l’on demande seulement aux “seniors” de rester actifs, créatifs, perfor­mants, jeunes en somme. » On ne s’étonnera donc pas de tous les efforts déployés par les hommes et les femmes vieillissants, à coups de crèmes de jouvence, de transpi­ration sportive, de médicaments, de formation permanente ; ni de l’immense marché y afférant, pour atteindre cet objectif de « vieillir jeune » !
  Pourtant, selon le Portrait social de l’Insee 2008, c’est entre 65 et 70 ans que les Français se sentent le plus heureux ! La « courbe du bonheur», qui ne coïncide pas du tout avec celle des revenus, décroîtrait ainsi de la jeunesse à la quarantaine, avant de progres­ser jusqu’à 60 ans, d’atteindre son apogée puis de décliner à nouveau au-delà de 70 ans. Cela n’étonne pas le Dr de Ladoucette: «À cet âge, les deuils sont déjà faits de ce que la vie n’a pas apporté ; on est moins dans l’urgence que les qua­dragénaires, on peut s’ouvrir aux autres, se cultiver, s’émerveiller, on gagne en empathie, en sens compas­sionnel. L’intelligence procède plus de l’expérience que de la rapidité. Un mode d’emploi de la vie a été élaboré aussi, son sens trouvé… »
 Ce qu’on appelle sans doute les bénéfices de l’âge !

 GUILLEMETTE DE LA BORIE
( journal La Croix )
 (1) Auteur de Bien vieillir, psychologie de la vie quotidienne (Bayard) et du Guide du bien vieillir (Éd. Odile Jacob).
  (2) Auteur de Petite psychologie de l’anniversaire et de Accompagner le grand âge (Dunod).

 Selon le « Portrait social » de l’Insee 2008, c’est entre 65 et 70 ans que les Français se sentent le plus heureux !

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