Pensées pour moi-même de Marc Aurèle

Publié le par lenuki




D'après l'excellent livre de P. Hadot: La citadelle intérieure


LE STOÏCISME DES PENSEES POUR MOI-MEME

 

                 Les Pensées sont des exercices spirituels. Grâce à ceux-ci Marc Aurèle veut établir en lui-même le discours intérieur, les dispositions profondes, qui lui permettront de pratiquer concrètement, dans sa vie d'empereur, les trois thèmes d'exercice, les trois règles de vie proposées par Epictète. Sans cesse les Pensées reviennent donc sur la formulation de ces thèmes d'exercice et des dogmes qui les fondent. La structure qui sous-tend les Pensées, c'est donc la structure ternaire (discipline de l'assentiment, discipline du désir, discipline de l'action). Mais quelle forme revêt-elle dans les Pensées ?

 

A  La discipline de l'assentiment

 

  1. La phantasia katalaptiké

N'accepter en soi-même aucune représentation, qui ne soit objective ou adéquate (phantasia katalaptiké), telle est la discipline de l'assentiment. La sensation (aisthésis) est un processus corporel qui nous est commun avec les animaux et dans lequel l'impression d'un objet extérieur se transmet à l'âme. Par ce processus une image (phantasia) de l'objet est produite dans l'âme et plus précisément dans la partie directrice de l'âme (hégémonikon).

La phantasia a un double aspect :

  • d'une part elle remplace l'objet comme image de celui-ci.
  • d'autre part elle est une modification (pathos) de l'âme, sous l'action de l'objet extérieur.

      Cf. III, 11 p.40 : « Quel est-il ? De quoi est-il composé ? Combien de temps doit-il  durer, cet objet que je me représente en ce moment ? »

La présence de l'image dans l'âme s'accompagne d'un discours intérieur qui énonce la nature, la qualité, la valeur de l'objet qui a provoqué la phantasia. Et à ce discours nous pouvons ou non donner notre assentiment. La phantasia est corporelle comme l'objet extérieur mais le discours intérieur, auquel on donne son assentiment est, en tant que discours doté d'un sens, incorporel. En opposition au caractère passif de la phantasia, c'est-à-dire de la représentation produite par l'objet extérieur, ce discours intérieur constitue une activité de la partie directrice de l'âme. Enfin, il peut y avoir également une reproduction de représentations par l'âme , lorsqu'elle combine les images qu'elle a reçues. D'où le double aspect du processus cognitif, passif et actif, contraint et libre.

Cf. VIII, 49 p.112 "Ne dis rien de plus à toi-même que ce que te rapportent les représentations qui s'offrent d'abord à toi. On te rapporte qu'un tel a dit du mal de toi ; cela, on te le rapporte, mais qu'il t'ait lésé, on ne te le rapporte pas... C'est ainsi qu'il faut t'en tenir à tes premières représentations, sans rien y ajouter toi-même... »

                Ici, on reconnaît bien les étapes du processus. Tout d'abord un événement extérieur (on te rapporte). Ensuite la représentation produite en lui et qui est qualifiée de première, parce que rien ne s'ajoute encore à elle. En troisième lieu, le discours qui énonce le contenu de cette représentation : un tel a dit du mal de toi (ce que fait savoir la représentation première). En quatrième lieu, un autre énoncé qui ne se contente plus de décrire la situation, mais qui émet un jugement de valeur : on m'a fait du tort.

                Donc la représentation objective ou adéquate c'est celle qui correspond exactement à la réalité, c'est-à-dire qui engendre en nous un discours intérieur qui n'est rien d'autre que la description pure et simple de l'événement, sans aucun jugement de valeur subjectif.

Cf. III, 11 : « déterminer toujours et décrire......il se résoudra ».

                Marc Aurèle donne quelques exemples de ce qu'il entend par ce genre de définition.

Cf. VI, 13 : « On peut se faire une idée... nous faisant voir ce qu'elles sont ». On peut qualifier de « physique » ce genre de définition, parce qu'elle dépouille les représentations de toute considération subjective et anthropomorphique pour les définir en quelque sorte scientifiquement et physiquement. Nous constatons ici que tout est dans tout dans la philosophie stoïcienne. En effet, si la critique des représentations et la recherche de la représentation objective font partie de la logique, elles ne sont pourtant réalisables que si l'on se place au point de vue de la physique, en situant les événements et les objets dans la perspective de la nature universelle.

 

  1. La citadelle intérieure
  • Les choses ne touchent pas l'âme. « Elles sont extérieures et insensibles ; nos tracas ne viennent que de l'opinion que nous nous en faisons ». (IV, 3).

Cela ne veut pas dire qu'elles ne sont pas les causes des représentations qui se produisent dans l'âme, mais qu'elles ne sont qu'une occasion, pour le principe directeur, de développer son discours intérieur, celui-ci restant donc entièrement libre. Il faut se rappeler, ici, que le mot âme peut avoir deux sens. C'est tout d'abord une réalité faite d'air (pneuma) qui anime notre corps et qui reçoit les empreintes (phantasiai) des objets extérieurs. Mais c'est aussi et surtout la partie directrice de l'âme (hégémonikon) qui, seule, est libre ; parce qu'elle peut seule donner ou refuser son assentiment ou discours intérieur qui énonce ce qu'est l'objet représenté par la phantasia. La frontière que ne peuvent franchir les choses, c'est cette « citadelle intérieure », réduit inviolable de liberté. Ce ne sont pas les choses qui viennent à nous, mais nous qui nous occupons des choses : c'est l'homme qui, par sa  liberté, introduit le trouble et l'inquiétude dans le monde. Prises en elles-mêmes, les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises et ne devraient pas nous troubler. C'est donc notre jugement sur elles qui peut nous troubler. Et nous retrouvons ici le dogme fondamental du stoïcisme : il n'y a de bien que le bien moral , de mal que le mal moral ; ce qui n'est pas moral, c'est-à-dire ce qui ne dépend pas de notre choix, de notre jugement, de notre liberté, est indifférent et ne doit pas nous troubler. La discipline de l'assentiment est donc intimement liée à la doctrine des biens, des maux et des choses indifférentes.

  • L'âme est libre de juger les choses comme elle le veut. C'est la partie directrice, c'est la raison -et le

moi lui-même- qui devient bonne ou mauvaise, en fonction des jugements qu'elle porte sur les choses. Cf. exemple donné par Marc-Aurèle VIII, 50. Le concombre que je peux manger est amer. Et le principe directeur ne devrait tenir qu'un seul discours, la constatation : « Ce concombre est amer » (phantasia kataleptiké). Toute la discipline de l'assentiment est là. Mais si j'ajoute : « Pourquoi y a-t-il de telles choses dans ce monde ? », j'ajoute librement un jugement de valeur qui ne correspond pas au contenu adéquat de la représentation objective. Il en va de même en ce qui  concerne la mort, par exemple, qui n'a rien de redoutable en soi, mais seulement pour nous qui portons un jugement sur elle. Il suffit de supprimer le faux discours, sur la valeur des objets, pour supprimer la fausse valeur que nous leur attribuons.

  • La découverte simultanée du monde et du moi. Dans l'acte même par lequel nous transformons le

 regard que nous portions sur les choses, nous prenons conscience précisément aussi de la possibilité que nous avons de transformer ce regard, donc du pouvoir intérieur que nous avons de voir les choses (entendons toujours ici par « choses » la valeur des choses) telles que nous voulons les voir. La discipline de l'assentiment, la transformation de la conscience du monde entraîne une transformation de la conscience du moi. Cette prise de conscience consistera à délimiter notre vrai moi (liberté) par rapport à ce que nous croyions être notre moi.

  • Circonscrire le moi.

Cf. XII, 3.1 « Tu es composé de trois parties... ton bon génie ». Cela commence par l'analyse des composants de l'être humain : le corps, le souffle vital (l'âme qui anime le corps) et l'intellect, c'est-à-dire la faculté de jugement et d'assentiment, puissance de réflexion (dianoia) ou principe directeur (hégémonikon). Cet exercice de délimitation du moi correspond à la distinction d'Epictète entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent pas, autrement dit entre la causalité intérieure (notre faculté de choix) et la causalité extérieure (le Destin, le cours universel de la Nature).

Première étape : reconnaître que dans l'être que je suis, ni le corps ni le souffle vital qui l'anime ne sont proprement à moi. Certes, j'ai le devoir d'en prendre soin, mais ils ne sont pas à moi parce qu'ils me sont imposés par le Destin, indépendamment de ma volonté. On dira que l'hégémonikon aussi m'est donné, mais c'est comme une source d'initiative, comme un « je » qui décide. Quels sont les « cercles » qui entourent le moi ? Le plus extérieur : les autres (cf. III, 4). «Ne consume pas le temps...de veiller sur notre pouvoir hégémonique ».

Second cercle : le passé et l'avenir. Pour prendre conscience de son vrai moi, il faut se concentrer sur le présent, car seul il est notre pouvoir.

Troisième cercle : le domaine des émotions involontaires, qui résulterait des impressions que reçoivent le corps et l'âme comme « souffle vital inné » cf. V, 26 : « Que le pouvoir hégémonique... qui les agite ». Il s'agit d'une frontière entre les émotions sensibles et la liberté de jugement tracée par le principe directeur, en refusant de donner son assentiment à des jugements qui attribueraient une valeur positive ou négative aux plaisirs ou aux peines qui se produisent dans le corps. Donc d'une part le principe directeur assure l'unité de l'être vivant (ces émotions sont miennes) mais, d'autre part, il considère ces émotions comme étrangères à lui dans la mesure où il refuse d'y donner son assentiment. Le sage stoïcien n'est pas impassible, parce qu'il n'est pas insensible (cf. émotions involontaires).

Quatrième cercle : celui du Destin et du temps dans lequel le Destin se dévoile. Le moi qui prend conscience du fait que, grâce à sa liberté de jugement (qui est aussi liberté de désirer et de vouloir) il est étranger à ce flux, est élevé au-dessus du tissu de la destinée. Le moi, prenant ainsi conscience de sa liberté, n'agit encore qu'en faisant coïncider sa raison avec la Raison de la Nature universelle : il veut ce qui arrive, c'est-à-dire ce que veut la Nature universelle.

Se circonscrire, c'est pratiquer ce triple exercice : dans l'ordre de l'assentiment, ne pas approuver les jugements de valeur influencés par le corps et par le souffle vital ; dans l'ordre du désir, reconnaître que tout ce qui ne dépend pas de mon choix moral  est indifférent ; dans l'ordre de l'action, dépasser le souci égoïste du corps et du souffle vital pour s'élever au point de vue de la Raison, commune à tous les hommes, et donc vouloir ce qui est utile au bien commun. Pour cela , il faut ne pas s'attacher aux choses que nous croyons nôtres.

            Il faut, aussi, se concentrer sur le moment présent, car seul il est mien (je ne vis que dans le présent). Cette délimitation du moi est donc, au fond, l'exercice fondamental du stoïcisme : une ascèse du détachement, la reconnaissance de la causalité universelle du Destin, la découverte enfin du pouvoir que nous avons de juger librement.

                Précisons que le moi, comme principe de liberté, comme capable d'accéder à la moralité n'est, en lui-même, ni bon ni mauvais. Pouvoir choisir, c'est pouvoir choisir le bien ou le mal. La rationalité n'est donc pas bonne par elle-même : la raison peut être totalement dépravée. Cf. X, 13. Il y a donc une différence entre la liberté de choix grâce à laquelle le principe directeur peut se rendre bon ou mauvais et la liberté réelle (vraie liberté) grâce à laquelle, choisissant  le bien moral et la Raison universelle, le principe directeur réussit à ce que ses jugements soient vrais, ses désirs réalisés, ses volontés efficaces. Cf. VIII, 48. Paradoxes de la vie morale : le moi s'identifie à une Raison transcendante qui est à la fois au-dessus de lui et lui-même : aucune valeur n'est supérieure à la vertu et au daimon intérieur (III, 6).

  • Tout est affaire de jugement de valeur. La discipline de l'assentiment empiète sur les autres domaines

.d'exercice (désir, action). D'abord elle ne s'exerce pas seulement à propos du discours intérieur, mais aussi du discours extérieur (ne pas se mentir ni mentir aux autres). Ensuite elle suppose que l'on accepte le principe d'action : il n'y a de bien que le bien moral, il n'y a de mal que le mal moral.

Enfin désirer et agir ne peut se faire que sur la base de la rectification des jugements de valeur que nous portons sur les choses. Intellectualisme stoïcien : l'homme qui commet une faute ne réalise pas que son action est mauvaise : il la croit bonne par un faux jugement de valeur. Idée sous-jacente : tout homme a le désir naturel du bien, il ne peut le manquer qu'en se trompant sur la nature de celui-ci.

 



B  La discipline du désir ou l'amor fati

 

1.       Discipline du désir et discipline de l'impulsion

Pour Marc Aurèle le désir ou l'aversion supposent une passivité : ils sont provoqués par les événements extérieurs alors que la tendance à agir ou à ne pas agir est l'effet de la cause qui est extérieure à nous. Ces deux causes correspondent, pour lui, respectivement à la Nature commune et universelle et à notre nature (XII, 32). En opposant cause extérieure et cause intérieure, Nature commune et nature propre, Marc Aurèle donne donc un fondement ontologique à la discipline du désir et à celle de l'impulsion. La première a pour objet mon rapport avec le cours du Destin et consistera donc à refuser de désirer autre chose que ce que veut la Nature du Tout. La seconde, la discipline de l'impulsion active, a pour objet la manière dont ma minuscule causalité s'insère dans la causalité du monde. Elle consiste à vouloir faire ce que ma nature propre veut que je fasse. Cf. XI, 13 : « Quel mal, en effet... l'intérêt de l'univers ? » Que représentent ces deux natures ? Ma « nature » n'est pas mon caractère particulier, mais ma raison, commune avec celle de tous les hommes (V, 10).

Or ma nature et ma raison sont l'émanation de la Raison universelle et de la Nature universelle, qui sont immanentes à toutes choses. Les deux natures sont donc identiques (VII, 55). On en revient toujours à l'intuition fondamentale du stoïcisme : la cohérence avec soi-même, qui est en même temps la loi génératrice de la réalité et celle qui régit la pensée et la conduite humaines. Les deux disciplines (du désir, de l'impulsion) consistent finalement à rester en cohérence avec soi, c'est-à-dire avec le Tout dont nous faisons partie (IV, 29).

Par la discipline du désir, nous ne devons désirer que ce qui est utile au Tout du monde, parce que cela est voulu par la Raison universelle ; par la discipline du vouloir et de l'impulsion, nous ne devons vouloir que ce qui sert le Tout de la cité humaine, parce que c'est ce que veut la raison droite, commune à tous les hommes.

 

2.      Circonscrire le présent

Seul le présent est en notre pouvoir. Prendre conscience du présent, c'est prendre conscience de notre liberté (III, 10 ; XII, 26) Cette délimitation du présent a deux aspects principaux. Il s'agit d'une part de rendre supportables les difficultés et les épreuves en les réduisant à une succession de courts instants et il s'agit, d'autre part, d'intensifier l'attention portée à l'action ou le consentement aux événements qui viennent à notre rencontre. Il s'agit de transformer notre manière de voir et notre rapport au temps. Cf. la méthode de définition physique qui consiste non seulement à réduire une réalité à ce qu'elle est, mais aussi à la décomposer en ses parties pour découvrir qu'elle n'est qu'un assemblage de ces parties-là et rien d'autre. Aucun objet ne peut nous faire perdre la maîtrise de nous-mêmes si on le soumet à cette méthode de division. (XI.2) : la vie n'est faite que d'une suite d'instants que nous vivons successivement et que l'on peut maîtriser d'autant plus que l'on sait les définir et les isoler exactement. L'autre finalité de l'exercice de définition du présent, c'est d'intensifier l'attention à ce que nous sommes en train de faire ou de vivre : il ne s'agit plus de diminuer la difficulté ou la souffrance, mais d'exalter la conscience de l'existence et la conscience de la liberté.

Cf. XII, 1 « Tous ces biens... piété de la justice » ; XII, 3 « Si tu t'appliques à vivre... envers ton bon génie ». Il s'agit de se consacrer totalement et de tout cœur  à ce que l'on est en train de faire pour l'instant, sans s'inquiéter du passé ni de l'avenir. Cette attitude exprime aussi un sentiment d'urgence, car la mort peut surgir à n'importe quel moment (II, 5) : « Si tu accomplis chacune de tes actions comme si c'était la dernière de ta vie ». Cette pensée de la mort donne à chaque instant présent de la vie son sérieux, sa valeur infinie, sa splendeur. La plupart des hommes ne vivent pas parce qu'ils ne vivent pas dans le présent mais sont toujours hors d'eux-mêmes, aliénés, tirés en arrière ou en avant par le passé ou l'avenir. Ils ignorent  que le présent est le seul point où ils soient réellement  eux-mêmes, libres, le seul point aussi qui nous donne, grâce à l'action et à la conscience, accès à la totalité du monde. Mais qu'est-ce que le présent ? Ce n'est pas la limite entre le passé et l'avenir dans le temps continu et donc divisible à l'infini car il n'aurait, alors, pas d'existence réelle, mais c'est, en relation à la conscience qui la perçoit et à l'unité de l'intention et de l'attention que je lui applique, une certaine durée (ce que je suis en train de faire, d'exprimer ou de ressentir actuellement (cf. Bergson). C'est dans ce présent que se situe la représentation que j'ai en ce moment, le désir que j'éprouve en ce moment, l'action que je fais en ce moment. Mais c'est aussi ce présent « épais » que je peux amoindrir, pour mieux le supporter, en le circonscrivant et en le définissant.

 

3.       Le présent, l'événement et la conscience cosmique

La discipline du désir va se rapporter avant tout à la manière dont nous devons accueillir les événements qui résultent du mouvement général de la Nature universelle (VIII, 7 : « Une nature raisonnable... nature universelle »). Et ce qui nous est ainsi donné en partage, ce sont les événements qui nous adviennent : III, 16 « Quel est donc le propre... trame de sa destinée ». C'est ma pensée qui découpe, dans le flux des choses, ce qui a un sens pour moi. Par ailleurs, que j'en prenne conscience ou non, le mouvement général de l'univers, mis en branle et voulu par la Raison divine, a pour effet que je suis, de toute éternité, destiné à rencontrer tel ou tel événement. (V, 8 : Ne disons-nous pas aussi... elles se rencontrent ? »

Les événements qui « s'ajoutent à moi » ont été entretissés avec moi par Clothô, figure du Destin, c'est-à-dire de la Raison universelle. Si donc un événement m'advient, il est produit par la totalité universelle des causes qui constituent le cosmos : si je suis malade ou perd un enfant, c'est tout l'univers qui est impliqué dans cet événement. Cette connexion, cet entrelacement de toutes choses en toutes choses est un des thèmes les plus chers à Marc Aurèle. Le cosmos n'est qu'un seul être vivant, doué d'une conscience et d'une volonté uniques. Intuition fondamentale : la cohésion, la cohérence de la réalité avec elle-même conduisant à percevoir, dans chaque mouvement de l'être vivant aussi bien que dans le mouvement du cosmos tout entier ou dans la perfection du sage l'accord avec soi-même, l'amour de soi. Il y a entre les parties et le Tout une harmonie qui les accorde ensemble. La discipline du désir consistera donc à replacer chaque événement dans la perspective du Tout, c'est-à-dire comprendre que je le rencontre, qu'il m'est présent parce qu'il m'est destiné par le Tout et que le Tout est présent en lui. Ma volonté va donc s'identifier avec le vouloir divin qui a voulu cet événement. Etre indifférent aux événements qui ne dépendent pas de moi, c'est ne pas faire la différence entre eux, c'est donc les aimer également comme le Tout avec un égal amour. Ce qui m'arrive en ce moment arrive au bon moment (kairos) selon le déroulement nécessaire, méthodique et harmonieux de tous les événements qui, chacun, arrivent à leur heure, en leur saison.

 

4.       Amor fati !

Les exercices de définition du moi et de concentration sur le présent, liés au consentement au vouloir de la Nature manifesté dans chaque événement, élèvent donc la conscience à un niveau cosmique. En consentant à cet événement présent qui vient à ma rencontre et dans lequel le monde entier est impliqué, je veux ce que veut la Raison universelle, je m'identifie à elle, dans un sentiment de participation et d'appartenance à un Tout qui déborde les limites de l'individu. J'éprouve un sentiment d'intimité avec l'univers, je me plonge dans l'immensité du cosmos. En présence de chaque événement, si petit et si banal soit-il, mon regard rejoint celui de la raison universelle.

 

5.       La providence ou les atomes ?

Marc Aurèle oppose deux modèles d'univers, celui du stoïcisme et celui de l'épicurisme. S'il le fait c'est pour montrer que dans toutes les hypothèses, même si l'on admettait dans le domaine de la physique l'hypothèse diamétralement opposée au stoïcisme, l'attitude morale stoïcienne est la seule possible. Si l'on admet la théorie physique du stoïcisme, c'est-à-dire la rationalité de l'univers, l'attitude morale du stoïcisme, c'est-à-dire la discipline du désir, le consentement aux événements produits par la Raison universelle, ne fait pas de problème. Il faut vivre selon la raison. Si au contraire on admet la théorie physique de l'épicurisme, c'est-à-dire le modèle d'un univers produit par le hasard, sans unité, une poussière d'atomes, ce sera la grandeur de l'homme d'introduire la raison dans ce chaos. (XII, 14) Dans les deux hypothèses, il faut garder sa sérénité et accepter les événements tels qu'ils se présentent. Ce serait folie de faire des reproches aux atomes comme d'en faire aux dieux. En toute hypothèse, il faut garder sa sérénité, spécialement face à la mort, que l'on admette le modèle stoïcien ou le modèle épicurien, elle est un phénomène physique (VI, 24). En effet, il serait invraisemblable que, si nous possédons la raison, le Tout dont nous ne sommes qu'une partie ne la possède pas.. Ou la providence, alors il faut vivre en stoïcien, ou les atomes, alors il faut quand même vivre en stoïcien ! IX, 28 : «  Bref, s'il y a un dieu, tout va bien ; et s'il n'y a que le hasard, tâche de ne pas t'abandonner toi-même au hasard ». Toute chose et tout événement résultent de la Raison universelle, mais sous deux modes différents : ou bien directement, selon la volonté de la Raison universelle, ou bien indirectement, par voie de conséquences que la Raison universelle n'a pas voulues. Cette notion de « conséquence indirecte » est étroitement liée à la subjectivité. C'est parce que cet accident m'arrive et c'est parce que je me représente qu'il est répugnant et terrifiant que je crois qu'il ne peut être l'œuvre d'une providence bonne.  Je me révolte alors, je critique la Raison, je refuse de l'accepter. La discipline du désir va ainsi consister à rectifier le jugement faux, en découvrant que cet événement résulte de la volonté bonne de la nature, mais sans avoir été voulu directement par elle. Cela veut dire, d'une part, que la volonté initiale de la Nature n'a pas voulu me nuire. Cela veut dire, d'autre part, qu'elle n'a pas voulu produire quelque chose de catastrophique ou de répugnant. Tout est naturel, mais c'est une conséquence accessoire de la volonté de la Nature que certains phénomènes naturels : le lion, le poison, les épines, puissent éventuellement représenter un danger pour l'homme ou du moins lui apparaître comme une menace. La Raison universelle, en produisant le monde, a inscrit dans le devenir des choses certaines lois, par exemple que d'une part les éléments se transforment perpétuellement, que d'autre part les êtres constitués par la transformation des éléments tendent à se conserver. Mais de ces lois fondamentales résultent des phénomènes qui, subjectivement, nous paraissent répugnants, ou terrifiants ou dangereux : par exemple de la loi de métamorphose perpétuelle des éléments résultent  la mort, la poussière, la fange et de la loi de la conservation, ces éléments défensifs que sont les épines de la rose ou les dents du lion. Ce sont là des conséquences accessoires de la décision initiale de la Nature. Que le monde soit rationnel ne signifie pas qu'il résulte de la libération, du choix ou du calcul d'un artisan qui serait extérieur à son œuvre, mais cela veut dire qu'il a sa loi interne. Mais à cette représentation d'une providence impersonnelle semble s'opposer totalement celle d'une providence particulière ( cf. certains passages ) prenant soin du genre humain et surtout de certains hommes.

Comment ces deux représentations sont-elles compatibles ? cf. XII, 14. En fait l'idée d'une providence, accessible à la pitié, naît d'un besoin religieux, qui correspond au désir d'être en rapport avec un être personnel qui peut presque dialoguer avec l'homme. Les figures des dieux, délibérant sur le sort de l'individu, ou du daimon (le divin en soi-même, par le principe directeur) ne sont que des expressions mythiques et imagées destinées à rendre plus vivantes et personnelles les représentations stoïciennes de la Raison ou du Destin. De plus, pour les stoïciens, la Raison universelle, par son impulsion initiale, n'a pas seulement mis en marche une loi du développement de l'univers qui vise au bien du Tout, mais cette loi de l'univers vise, avant tout, au bien des êtres raisonnables. Il y a donc une providence générale pour tout l'univers : elle correspond à « l'impulsion première », et une providence spéciale pour les êtres raisonnables, une volonté particulière « exerçant son impulsion sur chaque individu ».

Mais ces deux notions ne s'excluent pas. Car la loi générale, qui est immanente à l'univers et résulte de l'impulsion originelle, veut que la vie raisonnable soit la fin qui justifie l'univers. Mais selon que l'on adopte l'une ou l'autre perspective, la pratique de la discipline du désir pourra prendre deux tonalités différentes. L'une sera plus impersonnelle, éliminant en quelque sorte toute subjectivité dans la contemplation admirative des lois inéluctables d'une Nature majestueuse et indifférente (IX, 1). L'autre sera plus personnelle, puisqu'elle donnera à l'individu le sentiment de collaborer au bien général du Tout en remplissant la tâche, le rôle, le destin, pour lequel la Nature l'a élu (VI, 42).

 



6.     
Pessimisme ?

On pourrait penser, à lire Marc Aurèle, qu'il est foncièrement pessimiste, tellement certaines de ses descriptions sont, pour le moins, « réalistes », insistant lourdement sur le néant ou la vanité de toute chose, voire de toute vie  cf. III, 2. Mais les choses qui paraissent répugnantes, écœurantes, terrifiantes, deviennent belles aux yeux de celui qui est familier avec la Nature, précisément parce qu'elles existent, sont naturelles, font partie des processus naturels qui découlent indirectement de l'intention de la Nature. La familiarité avec la Nature c'est là une des attitudes fondamentales de celui qui pratique la discipline du désir. Etre familier avec la Nature, c'est reconnaître les choses et les événements comme familiers, savoir qu'ils appartiennent au même monde que nous, qu'ils viennent de la même source que nous. C'est donc « faire de la physique », prendre conscience de l'unité de la Nature et de son accord avec elle-même. Ainsi la vision de l'universelle métamorphose enseigne à ne pas craindre la mort qui n'en est qu'un cas particulier (II, 12), à n'accorder aucune valeur aux choses qui passent (IX, 28), mais elle emporte aussi l'âme dans la contemplation du spectacle grandiose de la Nature, transformant sans cesse les choses « pour que le monde soit toujours nouveau ». Tout cela consiste à regarder les choses d'en haut. Or cet exercice spirituel du vol cosmique de l'âme a pour premier résultat de révéler à l'homme à la fois la splendeur de l'univers et la splendeur de l'esprit. Mais il a aussi pour effet de fournir de puissants motifs pour pratiquer la discipline du désir. Vues d'en haut, les choses humaines paraissent bien petites, bien mesquines et ne méritent pas qu'on les désire, et la mort n'apparaît plus comme une chose à craindre. La part de l'homme est minuscule dans l'immensité (XII, 32). Cet effort pour regarder d'en haut permet de contempler le panorama total de la réalité humaine sous tous ses aspects, sociaux, géographiques, sentimentaux, et de les replacer dans l'immensité cosmique et dans le fourmillement anonyme de l'espèce humaine sur la terre. Vues dans la perspective de la Nature universelle, les choses qui ne dépendent pas de nous, les choses indifférentes, la santé, la gloire, la richesse, la mort sont ramenées à leurs vraies proportions. Car regarder les choses d'en haut , c'est regarder les choses humaines dans la perspective de la mort : c'est cette perspective qui donne le détachement, l'élévation, le recul indispensables pour voir les choses telles qu'elles sont. Ce regard d'en haut dénude les fausses valeurs et, parmi elles, la renommée. (III, 10 ; XII, 21). Le regard d'en haut porté sur les choses humaines permet d'imaginer le passé et l'avenir et il révèle que, même si les individus disparaissent, les mêmes scènes se répètent à travers les siècles (XII, 24). Or lorsque Marc Aurèle dit que les choses humaines ne sont rien dans l'immensité, qu'elles sont viles et mesquines, qu'elles se répètent jusqu'à satiété, il n'exprime pas une expérience négative personnelle, mais il s'exerce, spirituellement et littérairement. Ce qui inspire tout cela, c'est l'amour, la fascination qu'il éprouve au plus profond de lui-même à l'égard de l'unique Valeur, de l'unique nécessaire cf. III, 6. Ce bien supérieur à tout, c'est cet état de joie intérieur qui se réalise, lorsque le principe directeur, la pensée « se contente d'elle-même (dans les choses dans le domaine desquelles il est possible d'agir selon la droite raison) et se contente du Destin (dans les choses qui nous ont données en partage, indépendamment de notre volonté » cf. III, 6, 7. En face de cette valeur unique et transcendante, les choses humaines sont bien petites : elles ne sont qu'un point dans l'immensité de l'univers.

 

7.       Les niveaux de la conscience cosmique

  • Lorsque le moi n'a pas encore pris conscience de son pouvoir de liberté (circonscrit le principe

directeur comme tel) il se croit autonome et indépendant du monde. En fait, il est comme étranger au monde et emporté, contre son gré, par le Destin.

  • Lorsque le moi prend conscience qu'il ne s'identifie ni avec le corps, ni avec le souffle vital, ni avec

les émotions involontaires, il découvre que, jusqu'ici, il était déterminé inconsciemment et passivement par le Destin et qu'il n'était qu'un petit point dans l'immensité de l'univers (XII, 32).

  • Enfin lorsque le moi, principe de liberté, de choix moral, reconnaîtra qu'il n'y a rien de grand que dans

 le bien moral, il acceptera ce qui a été voulu par le Destin, c'est-à-dire la part qui lui est assignée, il acceptera de jouer le rôle que le metteur en scène divin lui a réservé dans le drame de l'univers (pour Marc-Aurèle, par exemple, celui d'empereur). Car c'est tout le Destin, c'est toute l'histoire du monde, c'est le monde entier que le moi libre veut, comme s'il était lui-même la Raison universelle qui est à l'origine du monde. Alors il coïncide avec le Tout...

 

C  La discipline de l'action ou l'action au service des hommes

 

La discipline du désir avait pour résultat d'apporter à l'homme la sérénité intérieure, en consentant avec joie à tout ce qui nous arrive du fait de la Nature et de la Raison universelle. Mais cette belle sérénité risque d'être troublée par la discipline de l'impulsion  active et de l'action, puisqu'il s'agit alors d'agir et non plus d'accepter, d'engager sa responsabilité et non plus de consentir, d'entrer en relation avec des êtres, nos semblables, qui provoquent  d'autant plus nos passions qu'ils sont nos semblables, bien qu'ils soient souvent haïssables. Ici, la norme, ce sera encore la Nature, non plus la Nature universelle, mais la Nature humaine, la Raison commune à tous les hommes. C'est là une norme particulière qui fonde des obligations précises : en tant que parties du genre humain, agir au service du Tout, agir en respectant la hiérarchie des valeurs qui peut s'instaurer entre les différents types d'action, aimer tous les hommes, puisque nous sommes membres d'un même corps. On peut dire que l'homme est régi par les lois de la Nature : par exemple, il est régi en tant que partie du Tout, par la Nature universelle (cf. la force de croissance qui l'oblige à se nourrir et à se reproduire = le devoir de se conserver soi-même). Cela correspond à la discipline de l'action, qui implique tous les mouvements, les actes, qui répondent aux exigences de la nature intégrale de l'homme, qui est à la fois puissance de croissance (nature végétative), puissance de sensation (nature animale), enfin puissance rationnelle qui est aussi (X, 2) puissance de vie sociale :

« Ce qui est raisonnable est aussi, en droite ligne, politique », donc la loi de la raison humaine et sociale exige une entière mise au service de la communauté humaine (cf. IX, 31).

 

1.       Le sérieux de l'action

Comme les autres disciplines dans le domaine où elles s'exercent, celle de l'action va donc commencer par imposer la norme de la raison et de la réflexion à l'activité humaine (XII, 20 ; II, 16 ; XII, 24). Le vice qui s'oppose à la discipline, c'est la légèreté, c'est-à-dire l'irréflexion s'opposant à la gravité que doit revêtir toute action, une agitation de pantin ou de marionnette (II, 2). Agir avec sérieux, c'est agir avec toute son âme, de tout son cœur. La chaleur du cœur, Marc Aurèle voulait l'apporter aussi bien dans son consentement à la volonté de la Nature universelle (III, 4) que dans l'amour du Bien (III, 6) ou la pratique de la justice (XII, 29).

Agir avec sérieux, c'est aussi rapporter toute action à une fin, mieux encore à la fin propre de la Nature raisonnable. Agir avec sérieux, c'est aussi prendre conscience de la valeur infinie de chaque instant, lorsqu'on pense à l'imminence possible de la mort (II, 5 : « Tu y réussiras... contre la destiné »). Il faut que l'être s'engage tout entier dans ce qui sera peut-être la dernière occasion qu'il aura de s'exprimer. Ce qui donne son achèvement à l'action, c'est l'intention morale qui l'inspire, non la matière où elle s'exerce.

Agir avec sérieux, c'est également ne pas se disperser dans une agitation fébrile. On gagne beaucoup de temps à se défaire d' occupations futiles ( comme de chercher à savoir ce que les autres ont dit, fait ou pensé...).

 

2.        Les actions appropriées

Un bref rappel : il n'y a de bien que dans le bien moral. Mais qu'est-ce qui fait qu'un bien est moral ? C'est tout d'abord qu'il se situe dans l'homme, c'est-à-dire dans ce qui dépend de lui (pensée, impulsion à agir, désir). C'est ensuite que notre pensée, notre impulsion active, notre désir veulent se conformer à la loi de la Raison : il faut qu'il y ait une volonté efficace et entière à faire le Bien. Tout le reste est indifférent, comme ne dépendant pas de nous, mais du Destin (vie, santé, beauté, maladie, mort, etc. ...). Mais un double problème surgit. D'une part, il ne suffit pas de vouloir bien faire, encore faut-il savoir quoi faire. D'autre part, comment vivre, comment s'orienter dans la vie, si tout ce qui ne dépend pas de nous n'est ni bon ni mauvais ? C'est ici qu'intervient la théorie des « devoirs », des « actions appropriées » ou des « convenables », destinée à procurer à la volonté bonne une matière d'exercice et à fournir un code de conduite pratique qui permettrait de faire des différences dans les choses indifférentes et d'accorder une valeur à des choses en principe sans valeur. On va voir apparaître, alors, les « racines physiques » de la morale stoïcienne. Pour déterminer ce qu'il faut faire concrètement, il faut prendre comme point de départ l'instinct fondamental des animaux qui exprime la volonté de la Nature, c'est-à-dire l'impulsion naturelle à s'aimer et se préférer soi-même, qui conduit à se conserver en repoussant tout ce qui  peut nuire à son intégrité. Avec l'apparition de la raison, cet instinct naturel va devenir choix réfléchi. On reconnaîtra rationnellement les choses qui ont une valeur, parce qu'elles correspondent aux tendances innées que la nature a mises en nous. C'est ainsi qu'il est naturel d'aimer la vie, que les parents aiment leurs enfants ou que les hommes aient , comme les fourmis, un instinct de sociabilité. Se marier ou avoir une activité politique sont  des actions « appropriées à la nature humaine » qui, comme telles, ont une valeur. Mais du point de vue des principes fondamentaux du stoïcisme, tout cela est indifférent car ne dépendant pas totalement de nous. Une action appropriée, c'est donc une action qui suppose une intention, bonne ou mauvaise, mais qui porte sur une matière en principe indifférente. Ces actions appropriées sont aussi des « devoirs », des obligations politiques et sociales liées à la vie de l'homme dans la cité : devoir de ne rien faire qui ne soit au service de la communauté, devoir d'avoir une activité politique, de défendre sa patrie, de respecter le lien conjugal, etc. ...

 

3.        L'incertitude et le souci

Avec ces « devoirs », ces « actions appropriées » ou ces « convenables », l'incertitude et le souci risquent de se réintroduire dans l'âme du philosophe. En effet le résultat de ces actions, dont l'initiative dépend de nous, est loin d'être assuré. Or on se représente souvent le stoïcisme comme une philosophie de la certitude et de l'assurance intellectuelle. Mais, en fait, les stoïciens n'accordent qu'au sage, c'est-à-dire un être extrêmement rare, l'impossibilité de se tromper et la sûreté parfaite dans ses assentiments. Le commun des mortels (dont font partie les philosophes) doit s'orienter péniblement dans l'incertitude de la vie quotidienne, en opérant des choix qui semblent raisonnablement, c'est-à-dire vraisemblablement, justifiés.

 

4.       L'intention morale

L'action risque donc d'introduire le souci dans la vie du stoïcien, dans la mesure même où il a l'intention de bien faire. Mais c'est précisément en prenant conscience de la valeur transcendante de cette intention de bien faire que le stoïcien va retrouver la paix et la sérénité, qui lui permettront d'agir efficacement. En fait, il n'y a qu'une seule volonté profonde (l'intention de bien faire) qui se manifeste dans les actions les plus diverses tout en restant libre et transcendante par rapport aux matières sur lesquelles elle s'exerce.  C'est ici qu'intervient un terme technique : « agir avec une clause de réserve » qui implique cette transcendance de l'intention par rapport à ses objets. L'intention stoïcienne n'est pas une bonne intention, mais une intention bonne, c'est-à-dire résolue à surmonter tous les obstacles, malgré cette « clause de réserve » (qui signifie que la décision reste toujours entière, même si un obstacle en empêche la réalisation). Cf. « Fais ce que dois, advienne que pourra » : il faut entreprendre ce que l'on juge bon, même si on prévoit l'échec de l'entreprise, parce qu'il faut faire ce que l'on doit faire. D'où distinction entre le but (la cible) et la fin (vouloir atteindre la cible) : si notre action est inspirée par l'intention parfaitement pure de ne vouloir que le bien, elle atteint à chaque instant sa fin, sans attendre le résultat. Action morale : l'action est à elle-même sa propre fin. Cf. XI, 1 « Elle atteint sa fin propre... je recueille ce qui m'appartient ».

Tout d'abord, le stoïcien se concentre sur l'instant présent, accomplissant ses actions une par une. Ensuite, cette concentration sur le présent permet de sérier les problèmes, de mettre de l'ordre dans la vie. Enfin, chaque action sur laquelle se concentre l'attention bonne trouve en elle son achèvement et sa plénitude (VIII, 32). Personne ne peut m'empêcher de pratiquer la vertu. Mais si mon action échoue ? Alors ce sera l'occasion d'exercer une autre vertu : le consentement au Destin (retour à la discipline du désir) cf. V, 20. Nous revenons toujours à cette intention fondamentale de se conformer à la raison car c'est grâce à elle que nous possédons une totale liberté intérieure à l'égard des objets de notre action. cf. l'image du feu qui grandit d'autant plus qu'on lui apporte des objets qui pourraient l'étouffer ou lui faire obstacle, c'est le paradoxe de la volonté bonne qui s'assimile tous les objets, les buts les plus divers, en communiquant sa bonté et sa perfection à toutes les actions qu'elle entreprend et à tous les événements auxquels elle consent.

 

5.       Les libertés intérieures à l'égard des actions

La bienfaisance fait partie des actions appropriées. C'est l'occasion, pour Marc-Aurèle, d'insister sur la pureté de l'intention qui doit inspirer les actions. La première raison pour laquelle il faut faire du bien à autrui sans demander quelque chose en retour c'est que, en vertu du principe selon lequel ce qui est utile au tout est utile à la partie, faire du bien à autrui, c'est  se faire du bien à soi-même.. Mais ici on parle encore de récompense, au moins pour soi-même ( la joie du devoir accompli). Marc Aurèle va plus loin dans l'exigence de pureté, pour fonder le désintéressement de l'action bonne, il introduit la notion de fonction naturelle  (IX, 42) : agir selon la raison, c'est préférer l'intérêt commun, l'intérêt de l'humanité à son propre intérêt. Ainsi, agir selon la raison, c'est agir conformément à la nature. Mais précisément, parce que bien faire, c'est agir naturellement, l'action bonne doit être accomplie spontanément, purement et presque inconsciemment. Et agir ainsi, c'est rester totalement libre à l'égard de ses actions : l'action bonne doit venir de l'être même, sans effort : c'est la conscience qui trouble la pureté de l'acte. La bonté ne peut être que générosité totale. Mais comment concilier cela avec l'attention à soi, la conscience aiguë de ce que l'on est en train de faire ?  Pour Marc Aurèle la vie morale est l'art de concilier les attitudes opposées comme d'une part l'attention à soi et la conscience du devoir et, de l'autre, la spontanéité et le désintéressement total.

 

6.       « La clause de réserve » et les exercices de préparation.

La « clause de réserve » correspond à la formule : « Si rien n'arrive qui l'empêche ». Or ce qui peut empêcher l'action de se réaliser, c'est le Destin et c'est pourquoi la discipline de l'action rejoint celle du désir : lorsqu'un obstacle empêche l'action, nous ne pouvons que désirer en vain qu'elle réussisse et c'est pourquoi il faut désirer ce que veut le destin. Mais ce consentement n'est pas facile à donner. Il faut s'y exercer, il faut prévoir les difficultés et les revers que nous aurons à affronter. Bref, il faut toujours s'attendre à tout. C'est pourquoi Marc Aurèle se rappelle sans cesse la grande loi de la Nature : l'universelle métamorphose, le cours rapide du fleuve des choses, et il s'exerce à voir concrètement les êtres et les choses dans leur mouvement perpétuel. Mais ce genre d'exercice n'est pas facile à pratiquer. Ne risque-t-on pas en effet de se  laisser troubler, accabler et décourager en imaginant ainsi tout ce qui peut arriver ? Pour y remédier, il faut alors se concentrer sur le présent, l'action présente et, ainsi sur la difficulté présente, plus facile à supporter si on l'isole. L'exercice de préparation a pour but de nous éviter, non seulement d'être malheureux dans le malheur, mais aussi d'être malheureux avant le malheur, et cela de deux manières : tout d'abord en nous faisant comprendre que des maux futurs et seulement possibles ne sont pas des maux pour nous, ensuite (cf. Principes stoïciens) que le mal (qui viendra peut-être) n'est pas vraiment un mal. Ce que nous croyons être un mal est un événement voulu par le Destin, il doit donc être replacé dans le mouvement général du Tout et recevoir la « définition physique » c'est-à-dire être considéré, non pas d'une manière anthropomorphique, mais comme un phénomène naturel. Or cette remémoration des principes ne vaut pas seulement pour les circonstances dramatiques, mais aussi pour les difficultés de la vie de tous les jours (II, 1).



 

7.       Résignations ?

Comment éviter que le consentement au vouloir de la Nature universelle, vouloir qui empêche que réussisse notre action, ne se transforme en résignation fataliste et en nonchalance ? Que faire concrètement, comment s'y prendre, lorsque surgissent les obstacles, les épreuves voulues par le Destin ? Pour y répondre, Epictète, le maître de Marc Aurèle, utilise une comparaison tirée du jeu de dés. Il ne dépend pas de moi que tombe tel ou tel dé. De même, il ne dépend pas de moi, mais du Destin, que je me trouve en telle situation. Je dois donc accepter celle-ci avec sérénité. Mais, dans le jeu de dés, il dépend de moi de jouer avec le dé qui m'est donné. De même, dans la vie, il dépend de moi d'utiliser avec attention et habileté les circonstances de mon action telles qu'elles sont voulues par le Destin.

 

8.       L'altruisme

La discipline de l'action consiste essentiellement à agir pour le bien de la communauté. Ici encore l'action divine est le modèle de l'action humaine (V, 30). La Cité du Monde est avant tout la Cité commune des êtres raisonnables, dieux et hommes, régie par la loi à la fois commune et propre à chacun de ces êtres et qui est à la fois la Nature et la Raison. (VI, 44) C'est de la Cité du monde, celle d'en haut, cité des êtres raisonnables, que nous recevons l'intelligence, la raison et la loi (IV, 4). Or la raison étant universelle, elle permet de passer du point de vue égoïste de l'individu à la perspective universelle du Tout. C'est pourquoi elle tend naturellement à envisager le bien et les intérêts du Tout (VII, 55). Si le stoïcisme est une philosophie de l'amour de soi (cf. devoir de se conserver) il est aussi et surtout une philosophie de l'amour du Tout parce que conservation de soi et cohérence avec soi-même ne sont possibles que par l'adhésion entière au Tout dont on fait partie. Les êtres raisonnables sont en effet unis ensemble dans la mesure où leur intention veut, comme celle de l'Intellect divin, le bien du Tout. Ainsi cet univers spirituel est un univers de volontés concordantes. Dans cette perspective, l'intention morale devient une fin absolue et l'homme lui-même une fin en soi, dans la mesure où il est libre d'avoir une intention morale. Mais la plupart des hommes ignorent cette Cité du Monde et de la Raison. Ils vivent dans l'égoïsme, qui est pernicieux à la Cité du Monde aussi bien qu'à la cité d'ici-bas (IX, 23). Nuisible à la cité, l'égoïsme est nuisible à l'homme lui-même : il l'isole et un homme isolé n'est plus un homme (VIII, 34).

L'homme a donc l'étrange faculté de pouvoir, par son intention, sa liberté, sa raison, se séparer du Tout en refusant de consentir à ce qui lui arrive et en agissant  de manière égoïste. Il a donc le paradoxal pouvoir de s'anéantir en quelque sorte spirituellement.

 

9.       Action et valeur, justice et impartialité

Les stoïciens ont élaboré une théorie de la valeur, en distinguant trois degrés. En premier viennent les choses qui sont parties intégrantes de la « vie en accord avec la nature » c'est-à-dire de la vertu, par exemple les exercices d'examen de conscience, d'attention à soi, qui contribuent à la pratique de la vie morale. Ces choses ont une valeur absolue. En second viennent des choses, qui, en soi, ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais dont la possession ou l'exercice permet de mieux pratiquer la vie vertueuse, comme la santé rendant possible l'accomplissement des devoirs ou la richesse pour secourir autrui. Enfin, en dernier lieu des choses qui, dans certaines circonstances, peuvent être utiles à la vertu, qui n'ont en soi aucune valeur, mais que l'on peut échanger contre un bien. Reconnaître la valeur exacte d'une chose représente donc un exercice très important qui fait partie de la discipline du jugement. Cf. III, 11 : il faut essayer de voir chaque objet qui se présente dans sa nudité, prendre conscience de sa place dans l'univers et de sa valeur par rapport au Tout. Cette discipline du jugement est étroitement liée à celle de l'action, car lorsqu'on a vu la valeur des choses, on doit agir en conséquence (VIII, 43). Mais la considération de la valeur ne se situe pas seulement au niveau de la conduite individuelle, mais également au niveau de la vie sociale. Or se pose un problème : le stoïcien ne s'attache pas à ce qui a de la valeur pour les autres hommes et il accorde de la valeur à ce qui, pour eux, est sans intérêt (le bien moral) :  V ; 36. Or il s'agit de secourir les autres, aussi dans les domaines des choses indifférentes, importantes à leurs yeux, mais en tenant compte  de la valeur des choses, c'est-à-dire de leur finalité morale (cf. Marc Aurèle : chercher à faire le bonheur de ses sujets dans le domaine des choses indifférentes qui, à ses yeux, n'ont aucune valeur cf. III, 11). Mais la valeur peut avoir encore un autre sens, en ne désignant plus un objet, mais une personne : il s'agit alors de son mérite. Selon Marc Aurèle, la justice consiste à donner à chacun ce qui est dû à sa valeur, à son mérite. Les hommes qui ont de la valeur sont ceux  qui pratiquent les devoirs consciencieusement, c'est-à-dire qui, dans le domaine de la vie politique et quotidienne (choses indifférentes) font ce qu'il faut faire, même s'ils ne le font pas dans un esprit stoïcien, c'est-à-dire en ne considérant comme une valeur absolue que le bien moral. Cette justice qui distribue les biens en fonction du mérite personnel, sans favoritisme, en toute impartialité, a pour modèle l'action divine. Celle-ci est juste, parce qu'elle est souverainement raisonnable, c'est-à-dire qu'elle s'impose à elle-même un ordre. Cet ordre tout d'abord soumet les buts particuliers à une fin unique, l'intention d'assurer le bien du Tout. Mais l'action divine introduit aussi un ordre, une hiérarchie des valeurs entre les buts qu'elle assigne : les êtres inférieurs (plantes, animaux) sont au service des êtres raisonnables et ceux-ci eux-mêmes sont des fins les uns pour les autres. Dans la perspective de cette hiérarchie l'action divine répartit le temps, la matière, la causalité en fonction de la valeur de chaque chose et c'est pourquoi elle est juste. Mais l'expérience quotidienne ne fait-elle pas douter de cette justice divine (IX,1) ? N'est-ce pas là, justement, interrogation de personnes qui ne sont pas exercées à la hiérarchie des valeurs, prêtant une valeur absolue à des choses indifférentes ?

Le Destin distribue à chacun ce qui correspond à son être et à sa valeur : chaque événement convient parfaitement à celui à qui il arrive (X, 5). Tout ce qui arrive, arrive justement parce qu'il nous apporte ce qui nous appartient, ce qui nous était dû, en un mot ce qui convient à notre valeur personnelle. Donc lorsque la loi divine donne à chacun la part qui correspond à sa valeur, c'est à la fois la part qui lui est due en fonction de son mérite et la part qui lui échoit, c'est-à-dire donnée par le Destin. C'est donc à la fois ce que l'homme choisit d'être par sa décision morale et ce que la loi, par sa décision initiale, choisit qu'il soit.

 

10.    Pitié, douceur et bienveillance

«Nul n'est méchant volontairement » (Socrate). En effet, l'âme humaine désire naturellement le bien et elle se porte spontanément vers ce qui lui paraît être un bien. Si elle est méchante, c'est qu'elle se laisse abuser par l'apparence du bien, mais elle ne désire jamais le mal pour le mal. Les stoïciens reprendront d'autant plus facilement cette conception, que, pour eux, tout est affaire de jugement, même les passions. La faute est une erreur et tant qu'on n' a pas montré à l'âme son erreur, elle ne peut pas faire autrement. Pourquoi, alors, s'irriter contre elle ? Ne faut-il pas, plutôt, la prendre en pitié ? Marc Aurèle éprouvera un grand respect pour ce désir inconscient de la vérité et du bien, qui est l'élan le plus profond de la nature raisonnable de l'homme et il prendra en pitié les maladies des âmes qui sont privées contre leur gré de ce qu'elles désirent obscurément (VII, 63). Or la pitié n'est pas une passion ou une maladie de l'âme (atteintes à la sérénité du sage) mais se définit plutôt négativement comme absence de colère ou de haine à l'égard de ceux qui ignorent les vraies valeurs. Mais il ne suffit pas d'avoir de la pitié pour les hommes, il faut surtout les aider en les avertissant de leur erreur, en leur enseignant les vraies valeurs (IX, 42). Il faut donc essayer de convertir ceux qui s'égarent, mais sans se fâcher, avec une infinie délicatesse. Marc Aurèle est très sensible à ce tact et cette douceur avec lesquels il faut traiter les âmes (XI, 18). Mais le paradoxe de la douceur, c'est qu'elle cesse d'être douceur si on veut être doux. La délicatesse n'agit que dans la mesure où elle ne cherche pas à agir. Il faut donc à la douceur une spontanéité et une sincérité presque  physiologiques. C'est cette pure douceur qui a le pouvoir de faire changer d'avis, loin d'être une faiblesse, elle est une force (XI, 18). Ce qui fait sa force, c'est qu'elle est l'expression de l'élan profond de la nature humaine, qui recherche l'harmonie entre les hommes, c'est aussi qu'elle correspond à la domination de la raison, alors que colère et irritation ne sont que des maladies de l'âme. Mais la douceur envers autrui ne doit pas exclure la fermeté (VI, 50). Nous découvrons ici tout un aspect de la discipline de l'action : le devoir d'aider spirituellement autrui, de l'avertir de ses fautes, de redresser ses fausses opinions, de lui révéler les vraies valeurs. Mais la douceur s'adresse aussi à ceux qui s'obstinent  dans l'erreur : les menteurs, les injustes n'en gardent pas moins en eux la nature raisonnable et le désir inconscient du bien qui est inscrit en elle (II, 1).

Une telle attitude, qui se fonde sur l'idée de la communauté entre les êtres raisonnables, conduit à la doctrine d'un amour du prochain qui s'étendra même à ceux qui commettent des fautes contre nous.



 

11.    L'amour d'autrui

Cf. VII, 22. Ce dépassement de la justice, non seulement dans la pitié et l'indulgence, mais dans l'amour  se laissait pressentir dans les arguments qui invitaient le stoïcien à réfléchir d'une part à l'indestructibilité de l'élan qui pousse chaque homme vers le bien et d'autre part à la parenté, la solidarité qui unit ensemble tous les êtres raisonnables. La discipline de l'action va donc atteindre son point culminant dans l'amour du prochain. C'est que l'homme, s'il vit selon la raison, prend une conscience aiguë de son appartenance à un grand corps, celui de tous les êtres raisonnables. Dans la mesure où il est partie de ce tout, il est les autres autant que lui-même (VII, 13).

L'attitude fondamentale du stoïcien sera donc l'amour des réalités avec lesquelles le Tout à chaque moment le met en présence et qui lui sont intimement liées, avec lesquelles en quelque sorte il s'identifie. C'est que le fond de la réalité est amour ( cf. image mythique du mariage du Ciel et de la Terre, X, 21). Les processus naturels sont finalement des processus d'union et des processus d'amour. Plus les hommes se rapprochent de l'état de sagesse, c'est-à-dire plus ils se rapprochent de Dieu, plus l'amour qu'ils éprouvent les uns pour les autres, pour tous les autres hommes et aussi pour tous les êtres, même les plus humbles, grandit en profondeur et en lucidité.

 

 

 

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