Amour et mariage selon Rousseau (Julie ou La Nouvelle Héloïse)

Publié le par lenuki

Julie et Saint preux sur le lac

 

 

Amour et mariage heureux   


Texte de Rousseau:

 

Sur ce tableau, vous pouvez d’avance vous répondre à vous-même ; et il faudrait me mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l’être. Ce qui m’a longtemps abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c’est la pensée que l’amour est nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c’est une erreur ; l’honnêteté, la vertu, de certaines convenances, moins de conditions et d’âges que de caractères et d’humeurs, suffisent entre deux époux ; ce qui n’empêche point qu’il ne résulte de cette union un attachement très tendre qui, pour n’être pas précisément de l’amour, n’en est pas moins doux et n’en est que plus durable. L’amour est accompagné d’une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. On ne s’épouse point pour penser uniquement l’un à l’autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouverner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu’eux, ne s’occupent incessamment que d’eux, et la seule chose qu’ils sachent faire est de s’aimer. Ce n’est pas assez pour des époux, qui ont tant d’autres soins à remplir. Il n’y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l’amour : on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur surchargé d’un sentiment si doux l’étend pour ainsi dire sur l’avenir, et tant que cet amour dure on croit qu’il ne finira point. Mais, au contraire, c’est son ardeur même qui le consume ; il s’use avec la jeunesse, il s’efface avec la beauté, il s’éteint sous les glaces de l’âge ; et depuis que le monde existe on n’a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l’un pour l’autre. On doit donc compter qu’on cessera de s’adorer tôt ou tard ; alors, l’idole qu’on servait détruite, on se voit réciproquement tels qu’on est. On cherche avec étonnement l’objet qu’on aima ; ne le trouvant plus, on se dépite contre celui qui reste, et souvent l’imagination le défigure autant qu’elle l’avait paré. Il y a peu de gens, dit La Rochefoucauld, qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus. Combien alors il est à craindre que l’ennui ne succède à des sentiments trop vifs ; que leur déclin, sans s’arrêter à l’indifférence, ne passe jusqu’au dégoût ; qu’on ne se trouve enfin tout à fait rassasiés l’un de l’autre ; et que, pour s’être trop aimés amants, on n’en vienne à se haïr époux ! Mon cher ami, vous m’avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu’amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l’être ? L’amour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je l’avoue ; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer, et combien d’hommes vertueux ne laissent pas d’être des maris insupportables ! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.

                                                    Rousseau  Julie ou La Nouvelle  Héloïse  Partie III Lettre XX 


 

Brève présentation du roman


Le roman de Rousseau est composé de lettres écrites par différents correspondants dont Saint Preux, Julie d’Etange qui deviendra Madame de Wolmar, Claire, cousine de Julie et Monsieur de Wolmar sont les principaux. Le thème en est une passion amoureuse (entre Julie et Saint Preux) contrariée par de multiples obstacles, dont le mariage de Julie et le serment de vertu et de fidélité qu’il implique (pour une croyante comme elle) n’est pas des moindres :

« Une jeune personne née avec un cœur aussi tendre qu’honnête se laisse vaincre à l’amour étant fille et retrouve étant femme des forces pour le vaincre à son tour et redevenir vertueuse »

C’est en ces termes que Rousseau « résume » l’objet de son roman, dans le Livre IX des Confessions. Julie fait céder son amour pour Saint Preux à sa tendresse pour Wolmar, mais elle ne renie pas l’amour, car ce serait se renier elle-même et faire de la fidélité conjugale un devoir mutilant. Dans les trois premières parties du roman, en effet, deux jeunes gens découvrent ce que leur âme peut avoir de plus exaltant et de plus élevé, l’amour, mais aussi ses épreuves, ses dangers, sa force de renoncement, et dans les trois dernières parties la transformation, le bonheur dans l’innocence sous la direction d’un sage qui lui-même a besoin de leur bonheur… La mariage est, dans le cas de Julie, privé non seulement de l’amour mais aussi de la plus grande entente spirituelle (Julie et croyante alors que son mari est athée) et même du plaisir des corps. Amour, vertu, bonheur, respect de l’ordre social, une âme noble doit tenter de concilier toutes ces aspirations en sachant néanmoins qu’elle ne le pourra pas… ! Quand on s’est découvert soi-même dans l’ardeur de la passion, il est impossible de l’oublier. Le bonheur actuel de la vertu (fidélité) ne peut effacer ni la nostalgie d’un bonheur perdu ni l’espérance d’un bonheur éternel.

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Amour, passion et bonheur

Ce que manifeste l’histoire de Julie, c’est qu’une existence ordonnée par la loi de la passion ne saurait fonder aucun ordre social stable. Le couple des amants ne forme pas une communauté : il n’est fait que de deux individus liés par des désirs dont ils ne sont pas maîtres. A Julie et Saint Preux, il n’a pas été donné de vivre selon leur cœur. Mais c’est justement dans la mesure où la loi morale leur interdit de vivre heureux dans l’immédiateté de leur désir que leur est révélé le vrai sens de l’amour, transcendant au temps et au corps. C’est pourquoi il leur faudra renoncer aux excès de la passion s’ils veulent connaître un bonheur fait de partage, d’échange et de bienveillance.

La Nouvelle Héloïse est le récit d’un amour malheureux, mais dont les amants ont décidé librement qu’il serait tel. Mais cela leur a permis d’apprendre :

  • Que la passion ne peut être maintenue que par la distance et la séparation
  • Qu’elle ne peut résister au temps que si elle le transcende en se spiritualisant (proximité de Rousseau avec la problématique platonicienne ?)
  • Qu’il y a des formes de bonheur supérieures au bonheur de l’amour vécu

C’est vrai qu’ils se faisaient des illusions quant à ce dernier point. Mais ce mensonge à soi était nécessaire, afin qu’ils puissent se fortifier dans leur effort de vertu. Mais comment choisir entre le désir et le désir de l’éternité de l’amour ? Une telle contradiction peut-elle être surmontée ?

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Amour et mariage

Le roman oppose amour et mariage (amour conjugal), opposition qui en recouvre d’autres : sentiment « libre » et sentiment socialement organisé, désir et institution sociale, passion et loi (du devoir). L’amour-passion, c’est l’exaltation de l’immédiat, de l’intense et de l’instant, alors que le mariage est de l’ordre de la loi sociale, de la durée et de l’institution (la famille). Il est donc impossible de concilier amour-passion et amour conjugal et c’est pourtant ce dilemme que va tenter de surmonter le roman. Car :

« L’image de l’amour éteint effraie plus un cœur tendre que celle de l’amour malheureux, et le dégoût de ce que l’on possède est cent fois pire que le regret de ce que l’on a perdu ».

                                                                                                                           ( La Nouvelle Héloïse   III, 7)

Julie sait que l’amour fou est sans avenir : elle rend donc l’amour impossible pour lui donner ce qui lui manque, l’éternité. Rousseau veut l’amour, mais il veut aussi la durée, le bonheur et la vertu. C’est pourquoi il propose un idéal amoureux. Parce qu’il existe un amour plus beau que celui que l’on porte à une seule personne et plus pur que l’amour passionnel. Or, il est impossible de concilier amour-passion et amour conjugal, dans la mesure où ils renvoient à deux problématiques existentielles différentes, celle de la dépense de soi, de l’expression du désir, et celle de l’autoconservation. D’où deux manières différentes d’envisager le bonheur : l’une qui le verrait dans la stabilité, la sérénité et l’équanimité,  l’autre dans la saisie de l’instantané (cf. « carpe diem »). L’autoconservation est dans l’ordre social alors que l’expression de soi serait plutôt dans l’expression du désir individuel, auquel invite l’amour-passion. Donc choisir le mariage, c’est regretter l’amour et vice-versa. Or la pathologie de l’amour est, selon Rousseau, dans l’impossibilité de choisir. Julie, en préférant le mariage avec Wolmar, aura la nostalgie d’un autre choix possible : celui du désir amoureux. On ne peut pas se marier avec celui qu’on aime passionnément, parce que ce serait condamner la passion à l’ennui. D’où le choix de renoncer à sa passion, par désir de se conserver soi-même en se mariant (Julie avec Wolmar). Mais gare au « retour du refoulé », car le désir resurgit toujours sans cesse et il faut, à chaque fois, inventer des stratagèmes pour le maîtriser provisoirement. C’est pourquoi la solution ne peut se situer que dans la mort des amants…

 

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Pour compléter :

Extrait d’un article d’un journal de Genève, Le Temps, intitulé : «La Nouvelle Héloïse» invente une manière neuve de dire l’amour » daté du mardi 26 juin 2012

Martin Rueff* est professeur de langue et littérature françaises du XVIIIe siècle à l’Université de Genève. Passionné par l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, il profite du tricentenaire pour relire avec ses étudiants et ses auditeurs plusieurs de ses grands textes.

Martin Rueff porte une attention vive et passionnée à ce roman (Julie ou la Nouvelle Héloïse) paru en 1761, le seul qu’écrivit Rousseau, et qui connut un succès retentissant; un roman épistolaire – récit de l’amour fervent, contrarié mais durable de Julie, fille du baron d’Etanges, et de son précepteur Saint-Preux – qui, explique Martin Rueff, a modifié la perception même de l’amour: «Il a connu un succès extraordinaire qui ne s’est pas démenti. Ce triomphe a des aspects sombres et on évoque des suicides entraînés par la mort de Julie. Ce qui explique en partie son succès, c’est que Rousseau ne s’est pas contenté de rencontrer une sensibilité qui existait déjà, mais qu’il a inventé une nouvelle manière de sentir et de dire l’amour.»

«De sentir l’amour , continue Martin Rueff, parce que Rousseau montre comment aimer l’autre, c’est être habité par lui sur plusieurs modes – la hantise, le spectre, le fantôme, l’image, «l’opiniâtre image». De dire l’amour, car une conviction très profonde de Rousseau, qui se déploie dans toute son œuvre, c’est que les sentiments sont liés à l’expression. Dire le sentiment, dire la manière dont on vit les choses, c’est modifier leur statut, le type de présence qu’elles ont en nous.»

Et Martin Rueff d’expliquer: «On le mesurera bien en faisant attention au verbe «se déclarer». Quand un incendie se déclare, en un sens il était déjà là: il couvait et, tout à coup, il explose, il déflagre. Quand un amour se déclare, c’est pareil: il avait un régime d’existence avant la déclaration, il en a un tout autre après la déclaration. Le rapport entre vie sentimentale, vie pathétique et expression est donc décisif pour Rousseau. Un Rousseau contemporain ferait attention aux modes d’expression de l’amour rendus possibles par les nouvelles technologies: SMS, e-mails, etc. Ce n’est pas seulement qu’on se dit les choses autrement, c’est qu’on les vit différemment.»

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T
Merci de votre message
C'est un blog de philosophie j'ai laissé un commentaire.
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T
A La LECTURE De Julie ou La Nouvelle Héloïse Partie III Lettre XX , une chose semble apparaître. A son époque, Rousseau a sans doute voulut faire réagir sa société en présentant une interprétation
qui a depuis pris des cheveux blancs.
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L


Merci pour ce commentaire. Mais vu son laconisme, je ne comprends pas très bien à quoi vous faites allusion lorsque vous parlez d' "interprétation qui depuis a pris des cheveux blancs".


Merci de bien vouloir me faire part de vos lumières à ce propos.


Bonne année    Cordialement