"Banalité du mal"?

Publié le par lenuki

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Hannah Arendt a inventé, dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem (1963), un concept philosophique devenu célèbre (bien que sujet à des malentendus) :"la banalité du mal"

 

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Hannah Arendt est philosophe, spécialiste de théorie politique. Juive allemande, elle fuit l’Allemagne nazie en 1933 et se réfugie d’abord en France, avant d’émigrer aux Etats Unis en 1941, s’y faisant naturaliser en 1951. La même année, elle publie un de ses ouvrages majeurs, Les origines du totalitarisme. Elle assiste à Jérusalem au procès du nazi Adolf Eichmann et publie ensuite des articles consacrés à cet événement, réunis dans l’ouvrage Eichmann à Jérusalem. L’objet principal de sa réflexion est l’humanité de l’homme. Humanité ici ne signifie pas seulement l’ensemble des hommes, mais aussi et surtout une qualité proprement humaine, celle qui le distingue de l’animal ou du monstre. C’est pourquoi le « cas » Eichmann ne pouvait que l’intéresser. Etait-il un monstre, c’est-à-dire un être hors norme, infra ou supra humain, mais pas un humain comme nous ? Ou bien au contraire n’était-il qu’un homme comme les autres, ni plus ni moins médiocre qu’eux ? Comment en ce cas sa conscience a-t-elle pu être anesthésiée au point de lui permettre de commettre les atrocités dont il s’est rendu coupable ? D’où l’analyse du totalitarisme, qui rend possible la compréhension de la banalité du mal. Selon Arendt, Eichmann est un petit fonctionnaire zélé, totalement soumis à l’autorité du régime, rendu ainsi inapte à distinguer le bien du mal. Il se fait un devoir de suivre scrupuleusement les consignes et cesse alors de penser. La logique totalitaire supprime le sens de la liberté et par là même celui de la responsabilité individuelle : l’individu n’est plus qu’un  rouage du système qui se contente d’ « obéir aux ordres ». Dès lors le mal tel que l’incarne Eichmann n’apparaît plus sous les traits de l’horreur la plus indicible, mais sous ceux de la banalité. Mais il est bien évident que pour Arendt, il ne s’agit pas de disculper Eichmann : pour elle, son attitude est impardonnable, et Eichmann est coupable. Mais ce concept de banalité du mal permet de s’interroger sur la nature humaine : l’inhumain ne serait-il pas une potentialité de chacun  de nous ? Au fond, dans un régime totalitaire, ceux qui choisissent de commettre les pires atrocités ne sont pas si différents de ceux qui s’en croient incapables…Pour ne pas sombrer comme tant d’autres, il faut continuer à s’interroger, à réfléchir et à penser, c’est-à-dire à faire un usage légitime de sa raison, ce qui dans un régime totalitaire est rendu très difficile par l’idéologie régnante, c’est-à-dire par une représentation totalisante du monde qui prétend devenir réalité. Le totalitarisme affirme en effet une loi de développement implacable (société sans classe dans le communisme ou race pure dans le nazisme). Toute réalité devient alors soit moyen de réalisation, soit obstacle à celle-ci. Le questionnement sur le sens de la vie et celui de l’histoire (avec le sens de la relativité qui l’accompagne) est aboli au profit d’une vérité totalisante qui s’impose par le recours à la force, à la violence d’Etat. La terreur en effet détruit tous les liens entre les personnes et les communautés qui constituent la société: sans la liberté que procurent les liens interpersonnels, les individus sont à la merci du pouvoir discrétionnaire de l’Etat. L’individu, coupé des autres, du monde et de son propre passé connaît  le délaissement le plus radical. Le concept de banalité du mal n’est donc pas la banalisation du mal et il ne supprime en aucun cas la responsabilité et donc la culpabilité de ceux qui ont commis le pire : comprendre n’est pas disculper… !

Eichmann à Jerusalem


Or Isabelle Delpla, dans un ouvrage récent, Le mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes,  publié aux éditions Hermann,  critique ce concept de  banalité du mal dans ses implications : Eichmann n’est qu’un  fonctionnaire minable et zélé, soucieux de bien faire ce qui est exigé de lui par l’autorité politique, donc d’obéir scrupuleusement aux ordres. Il s’est ainsi fait le complice d’un massacre rationnellement exécuté, dans toute son horreur. La banalité du mal désigne donc le profond hiatus qu’il y a entre la monstruosité du crime et la médiocrité de ses exécutants, gestionnaires capables de commettre un génocide en restent assis à leur bureau… ! De plus, cela venait confirmer l’analyse du totalitarisme selon Arendt, comme broyant l’individu, voire le détruisant grâce à une bureaucratie de masse. Enfin, cela venait justifier la compréhension du mal comme étant le fait d’hommes ordinaires, pas particulièrement animés de sentiments malveillants, pas particulièrement monstrueux de perversité, bref des hommes comme nous, appartenant à notre commune humanité. Eichmann ne pensait pas, on pensait à sa place et il ne faisait qu’exécuter avec rigueur et bonne conscience ce qu’on lui demandait, un robot produit par la rigueur implacable de la raison d’Etat.



Depuis certains génocides commis au Rwanda ou en Bosnie, l’idée que des gens ordinaires peuvent devenir des bourreaux a fait son chemin et le concept de banalité du mal est devenu un lieu commun de la conscience morale d’aujourd’hui. Mais Isabelle Delpla ne voit là qu’un manque de profondeur et une illusion. En effet, la banalité du mal n’est qu’un pseudo concept, qui fait obstacle à la réflexion. Il ne renvoie pas à une réalité objectivement observable, mais aux émotions éprouvées par l’observateur : l’horreur à l’idée que ces criminels ne sont que des hommes ordinaires. Mais en quoi ce concept est-il fallacieux ?


Tout d’abord il l’est historiquement en ceci qu’il nous donne à croire que des gens comme Eichmann n’étaient animés d’aucune intention mauvaise puisqu’ils se sont contentés de faire  « correctement » leur devoir en obéissant aux ordres, sans penser au mal qu’ils infligeaient. Au fond ce concept reprend la défense utilisée par les bourreaux eux-mêmes…Or loin d’être des pions passifs, les agents nazis étaient capables de prendre des initiatives et d’aller bien au-delà de ce qui leur était demandé, en ce qui concerne par exemple la « solution finale ». Le concept de banalité du mal fait donc d’Eichmann une victime du système nazi et donne à des actes criminels une dignité philosophique.


Ensuite, la préoccupation majeure d’Arendt était de sauver la culture et la pensée, en inscrivant, à l’instar des théodicées, le mal dans un ensemble qui lui confère un sens, voire une valeur comme moyen d’une finalité métaphysique orientée  vers le bien. « Si Eichmann ne pense pas, alors la pensée est sauve » : voilà qui résume selon Isabelle Delpla  la « cause » défendue par Arendt. Or comment croire que les nazis n’étaient que des robots qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient ? «On peut empiler des cadavres, exhiber les criminels; on pourra toujours continuer à dire que le mal n’existe pas, qu’il est banal, radical ou absolu. A ce niveau de généralité,  c’est devenu un énoncé métaphysique qui semble dire quelque chose sur la réalité, mais qui n’a plus de pertinence.» Bref, le concept de banalité du mal est trop abstrait pour être rigoureusement et philosophiquement « honnête »… !



Publié dans politique et morale

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