Bonheur et amour selon Rousseau (La Nouvelle Héloïse)

Publié le par lenuki

deux mains jointes

Une vie paisible ne serait-elle pas, aussi, une vie menacée par la routine et l’ennui ? De plus, qui dit bonheur ne dit-il pas absence de désir (cf. la représentation commune du bonheur comme satisfaction de tous les désirs) ? Or n’est-ce pas de cette absence même que l’on peut souffrir ? Le dépressif profond n’est-il pas celui qui n’a plus goût à rien, et donc plus de désir pour rien ? On ne peut pas dire pour autant qu’il respire le bonheur… !


« Le bonheur m’ennuie » (La Nouvelle Héloïse VI, 8) s’exclame Julie.


Le bonheur, en effet, c’est aussi le calme plat où l’inattendu n’a plus sa place. Or peut-on vivre sans désirer (au moins désirer vivre) ? L’être humain n’a-t-il pas besoin d’espérer pour vivre ?


"Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité et tel est le néant des choses humaines, qu'hors l'Être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas." 

                                                                Julie ou La Nouvelle Héloïse. (1761) VI° Partie, Lettre 8

 

scenes vie conjugale

Le malheur, pour Rousseau, est clairement dans l’absence de désir. Or le désir se vit dans l’immédiateté, tandis que le bonheur aspire à la durée. Tout le problème est donc de savoir comment faire durer le plaisir, c’est-à-dire le désir… ! La durée, comme « ingrédient » indispensable du bonheur, ne serait-elle pas inaccessible à l’homme ? De plus, dans le texte qui précède, Rousseau oppose clairement les ressources de l’imagination, face aux » pauvretés » de la perception du réel. Or ne s’agit-il pas d’une stratégie pour faire durer le désir ? Mais celle-ci n’est-elle pas condamnée à échouer, à plus ou moins long  terme ? Peut-on suivre indéfiniment les méandres et les obstacles de la  « Carte du tendre », sans souffrance? Si « l’illusion cesse où commence la jouissance », peut-on réellement jouir de la seule illusion ? De plus, rien ne dure, ici-bas, et vivre, c’est constamment devoir faire son deuil de ce que l’on a vécu… ! Bref, le bonheur est-il bien de ce monde ? Pourquoi, en ce cas, vouloir sacrifier l’amour-passion, qui seul peut nous donner des moments de bonheur intense que l’amour conjugal s’avère incapable de prodiguer ? Roméo faisant la vaisselle, n’est-ce pas la fin du rêve ?


Alors, tout amour n’est-il pas condamné à l’échec ? Que faut-il savoir accepter, dans le couple, pour que l’amour dure ? Car Roméo et Juliette meurent, comme Julie à la fin de la Nouvelle Héloïse : l’amour ne serait-il soluble que dans la mort ?

Ne serait-il pas possible de fonder le mariage sur l’amour sans pour autant sacrifier son aspiration au bonheur ? Telle est la question que nous aborderons dans l’article suivant….

 

vie conjugale

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M
JE PENSE QUE LA REPONSE AU " LE BONHEUR M`ENNUIE" SERAIT LE POEME DE VERLAINE ? MON REVE FAMILIER
Répondre
L
Ou Tristan et Iseut, Dante et Béatrice, voire Pétrarque et Laure, toutes ces amours sublimées par leur impossibilité même.
Ou encore la quête du Beau en soi dans Le Banquet de Platon.
Mais votre remarque est tout à fait pertinente. Merci.