La Nouvelle Héloïse Troisième partie lettre XX (extraits)

Publié le par lenuki

 amour conjugal

La lettre commence par l’affirmation de son bonheur conjugal par Julie. Et elle explique celui-ci par le caractère paisible et profondément raisonnable de son époux, Monsieur de Wolmar, qu’elle décrit de la manière suivante :


« Avec quelque soin que j’aie pu l’observer, je n’ai su lui trouver de passion d’aucune espèce que celle qu’il a pour moi. Encore cette passion est-elle si égale et si tempérée, qu’on dirait qu’il n’aime qu’autant qu’il veut aimer, et qu’il ne le veut qu’autant que la raison le permet. »

Ainsi est-il, ainsi gouverne-t-il sa maison :


« L’ordre qu’il a mis dans sa maison est l’image de celui qui règne au fond de son âme, et semble imiter dans un petit ménage l’ordre établi dans le gouvernement du monde ».


Comment, auprès d’un tel être, Julie pourrait-elle ne pas être heureuse ? Mais ce bonheur paisible pourrait être menacé par les sentiments qu’elle éprouve encore pour son amant, Saint Preux. Aussi cette lettre se veut-elle une lettre d’adieu : adieu à son amour passionné pour privilégier l’amour conjugal. Mais cela se peut-il réaliser sans souffrance, sans tourments, sans torture ? Et comment parvenir au bonheur avec une âme secrètement endolorie ? C’est cette contradiction que manifestent les extraits de lettre suivants :


« L’amour est accompagné d’une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix ».


« On doit donc compter qu’on cessera de s’adorer tôt ou tard ; alors, l’idole qu’on servait détruite, on se voit réciproquement tels qu’on est. On cherche avec étonnement l’objet qu’on aima ; ne le trouvant plus, on se dépite contre celui qui reste, et souvent l’imagination le défigure autant qu’elle l’avait paré. Il y a peu de » gens, dit La Rochefoucauld, qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus»


« Mon cher ami, vous m’avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu’amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l’être ? ».

la paix conjugale Rousseau


Comment l’amour-passion serait-il, en ce cas, conciliable avec l’amour conjugal ? Aussi ce qui doit régner entre les époux, c’est un tendre et réciproque sentiment, qui se situe entre l’ardeur destructrice de la passion et la froideur frisant l’indifférence de la seule raison, pour permettre harmonie et équilibre au sein du couple. C’est ce qu’indique Julie en évoquant sa relation avec Monsieur de Wolmar :


« S’il ne m’aimait point, nous vivrions mal ensemble ; s’il m’eût trop aimée, il m’eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu’il faut à l’autre ; il m’éclaire et je l’anime ; nous en valons mieux réunis, et il semble que nous soyons destinés à ne faire entre nous qu’une seule âme, dont il est l’entendement et moi la volonté. »


Et pour préserver ce qu’elle présente comme étant son bonheur conjugal, Julie demande à son amant de cesser même de lui écrire, sauf de temps en temps pour donner de ses nouvelles, comme elle va cesser elle-même d’entretenir une correspondance avec lui :


«Il est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer, étant femme, à la même présomption qui me perdit étant fille. Voici le dernière lettre que vous recevrez de moi. Je vous supplie aussi de ne plus m’écrire. Cependant comme je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt, et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m’éclaire, je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles et de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. »


Et pour bien enfoncer le clou (même si quelques regrets semblent subsister en filigrane) :


« Il est temps que l’illusion cesse, il est temps de revenir d’un trop long égarement. »


Serait-ce fini pour autant ? Rien ne le laisse penser et la fin de la lettre témoigne d’une certaine ambiguïté à ce propos :


« Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, et de choisir pour aller au bonheur une route plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander au ciel, pour vous et pour moi, cette félicité pure, et ne serai contente qu’après l’avoir obtenue pour tous les deux. »


"Adieu, mon aimable ami, adieu pour toujours ; ainsi l’ordonne l’inflexible devoir. Mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher….Mon Dieu ! que fais-je ?...Vous le verrez trop à l’état de ce papier. Ah ! n’est-il pas permis de s’attendrir en disant à son ami le dernier adieu ? »

nouvelle héloise trio


Mais sera-ce bien le dernier ?

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