Déterminisme et liberté

Publié le par lenuki

    statue de la liberté                           

 

                                 Déterminisme et liberté : Kant

 

 

Peut-on concilier l’idée qu’il y a du déterminisme et néanmoins que l’homme est libre, et donc qu’on peut lui imputer la responsabilité de ses actes ?

Cf. texte : manuel p. 600 (L), p. 420 (S, ES)

Exemple d’actes délictueux : un mensonge « pernicieux » (= aux conséquences dommageables). Mensonge = acte volontaire (seul peut travestir la vérité celui qui la connaît, ou croit la connaître). Or un homme commettant volontairement un acte délictueux s’expose à devoir rendre des comptes : il est jugé et d’ordinaire puni. La question est de savoir comment les hommes s’y prennent pour juger leurs semblables : imputent-ils d’emblée la responsabilité de l’acte à son auteur ou s’assurent-ils d’abord qu’ils peuvent le faire (cf. possibilité d’irresponsabilité) ?

Or sur cet acte, on peut prendre deux points de vue hétérogènes : un point de vue scientifique et un point de vue métaphysique et moral. Or seule la seconde perspective permet d’échapper à la contradiction qui consiste à blâmer (voire punir) quelqu’un pour un acte considéré comme entièrement déterminé. Kant pointe le problème : « Or, bien que l’on croie que l’action soit déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur ». Qu’est-ce qui, alors, fonde le blâme ? C’est une exigence de la raison (« une loi de la raison ») nous demandant de considérer celle-ci « comme une cause qui a pu et qui a dû déterminer autrement la conduite de l’homme », cette causalité n’étant pas considérée « simplement comme concomitante, mais au contraire comme complète en soi ». Que faut-il entendre par là ?

 

A) L’approche scientifique

« Sous le point de vue… effet naturel donné ».

Approche scientifique : tout savant commence par observer les faits, pour les rendre intelligibles Þ s’en tient à ce qui est donné  dans l’expérience (cf. « on pénètre le caractère empirique de cet homme »). Pour expliquer les phénomènes, le savant  postule le principe du déterminisme  des phénomènes : « tout effet a une cause » et « les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Rendre intelligible = décrire l’enchaînement des causes et des effets, c’est-à-dire concevoir le fait à expliquer comme l’effet nécessaire d’autres faits, ceux-ci étant pensés comme causes déterminantes. Cf. exemple : pour expliquer le mensonge pernicieux, le psychologue, le sociologue, l’économiste vont le mettre en rapport avec des données empiriques : mauvaise éducation, mauvaises fréquentations, un tempérament peu scrupuleux sur le plan moral, de l’irréflexion, etc. … Ici on considère donc l’acte humain comme n’importe quel phénomène naturel. Les lois sont des rapports constants et nécessaires entre les faits tels que, les uns étant donnés, les autres s’ensuivent nécessairement et peuvent donc être prévus avec certitude. Insérer l’acte volontaire dans la « série des causes déterminantes, revient donc à l’envisager comme un simple effet mécanique des causes antécédentes. Ce qui revient à cesser de le considérer comme volontaire (volonté comme pouvoir de se déterminer pour des motifs ou des raisons).

Or cela devrait nous conduire à ne pas juger moralement l’acte : ce qui est l’expression d’une nécessité naturelle se constate, mais ne se juge pas moralement. La condamnation morale (blâme) ou l’approbation morale (louange) présupposent :

  • Que l’agent est un sujet apte à distinguer le bien du mal, apte à anticiper les

 conséquences de ses actes et donc à agir en connaissance de cause.

  • D’autre part que ce qu’il a fait, il avait la possibilité de ne pas le faire.

C'est-à-dire qu'il soit un sujet conscient et libre, ce qui est en totale contradiction avec l’approche scientifique.  Kant pointe donc l’inconséquence qu’il y a à blâmer quelqu’un dont on montre par ailleurs qu’il n’aurait pas pu faire autrement. On fait donc intervenir le principe d’une autre causalité.

 

B) Le fondement de l’imputation

« Car on suppose… sa négligence ». 

Comme l’approche scientifique, la perspective morale repose, elle aussi, sur un postulat. Cf. « on suppose que » : il s’agit d’admettre qu’on peut faire abstraction de toutes les causes précédemment citées : la mauvaise éducation, etc. … Kant nous fait remarquer l’hétérogénéité radicale de cette approche avec la précédente : alors que le savant conçoit le fait comme conditionné par des faits antécédents, le moraliste ou le juge arrachent l’action à l’enchaînement mécanique des causes et des effets et font « comme si l’auteur commençait absolument avec elle une série de conséquences ». Au fond, il s’agit de faire comme si l’agent était le véritable auteur de son acte. (être l’auteur = être la cause première). Cette capacité de rompre l’enchaînement mécanique des causes et des effets, de s’instituer cause 1ère de son acte, le juge ou le moraliste ne disent pas que c’est une capacité empirique, ils se contentent de faire comme si l’agent moral en avait la possibilité car s’ils n’admettaient pas cela, ils ne pourraient pas demander à qui que ce soit de répondre de ses actes. Kant appelle métaphysique la discipline du « comme si ». De fait, attribuer au sujet le pouvoir de commencer absolument un acte, c’est le soustraire à l’ordre empirique, c’est lui conférer un pouvoir proprement métaphysique, à savoir « la faculté de commencer de soi-même un état dont la causalité n’est pas subordonnée à son tour suivant la loi de la nature à une autre cause qui la détermine quant au temps ». Pouvoir qu’on n’attribue ni à la chose, ni à l’animal. L’homme en effet est porteur d’une raison. Comme tel, il participe d’une dimension métaphysique lui permettant de se rendre indépendant des lois naturelles et de soumettre sa conduite à la loi qu’il peut se représenter. D’où l’opposition entre « caractère empirique » (savant) et « caractère intelligible » postulé par le moraliste ou le juge.

D’où le dualisme théorisé par Kant, implicite dans les pratiques humaines, de la nature et de la raison, de l’ordre sensible et de l’ordre intelligible, de la sphère du déterminisme et de celle de la liberté.

 

C) La thèse kantienne = 1 postulat de la raison pratique

« Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées ».

Raison ¹ seulement raison théorique, permettant de construire les savoirs, mais aussi raison pratique, c’est-à-dire la faculté de se représenter la loi morale et de soumettre la conduite à cette loi sous la forme du droit ou de la morale. La raison pratique est donc au principe des différentes obligations élevant l’homme à la dignité de personne exigeant le respect. Or ce qui autorise à imputer la responsabilité à un agent moral est une « loi de la raison », qui est une exigence formulant ce qui doit être (cf. il faut, on doit admettre que la raison est ce qui peut et doit déterminer la conduite de l’être qui en est porteur).

Cf. « ce qui a pu et a dû » :  la raison se considère elle-même comme ce qui doit être au principe de la conduite. Elle formule un devoir. La loi de la raison nous fait obligation de nous déterminer rationnellement, et c’est parce qu’elle nous assigne ce devoir qu’elle nous demande d’admettre que nous en avons la possibilité (cf. tu dois donc tu peux).

Pour comprendre la possibilité du droit et de la morale, il faut supposer que l’homme peut se rendre indépendant de la loi de l’être pour se soumettre à celle de la raison, il faut donc postuler que l’homme est libre. La liberté est donc un postulat de la raison pratique et non l'énoncé d’un fait empirique : ce n’est pas parce que tu es libre que tu dois, mais c’est parce que tu dois qu’il faut supposer que tu es libre.

Cf. fin du texte : la causalité de la raison ne doit pas être envisagée comme concomitante (coexistant) avec les causes empiriques : la perspective morale n’admet au principe de l’acte volontaire que la causalité de la raison, en faisant abstraction des causes empiriques.

Causalité entière (« complète ») = la cohérence exige de comprendre que soit un acte est déterminé empiriquement et il n’y a aucun sens à en imputer la responsabilité à son auteur, soit on impute la responsabilité et on suppose que le sujet est bien l’auteur de l’acte.

Auteur : celui qui initie une série d’actions et de conséquences, celui qui peut et doit assumer, celui qui est libre. Puisque l’acte volontaire implique la conscience et le pouvoir de choisir entre des possibles, on peut et on doit considérer son auteur comme responsable.

 

Conclusion

Dans ce texte, la liberté n’est pas posée comme une évidence (cf. Descartes) elle est supposée, elle est un postulat qu’il faut admettre pour fonder la dignité de la personne humaine. Nous jugeons moralement et juridiquement les hommes : il est donc important de préciser au nom de quoi nous le faisons afin de savoir si nous avons le droit de le faire.

Tant que ce préjugé fonde la dignité de la personne humaine, il ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il apparaît que la contrepartie de la dignité, c’est la responsabilité, les choses se compliquent. Car la responsabilité, c’est ce qui fonde le droit de punir (réclusion criminelle, peine de mort), c’est-à-dire un pouvoir redoutable.

 

 

 

 

 

 

Publié dans politique et morale

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