Etat et liberté selon Spinoza

Publié le par lenuki

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Des fondements de l’Etat tels que nous les avons expliqués ci-dessus, il résulte avec la dernière évidence que sa fin dernière n’est pas la domination ; ce n’est pas pour tenir l’homme par la crainte et faire qu’il appartienne à un autre que l’Etat a été institué ; au contraire, c’est pour libérer l’individu de la crainte, pour qu’il vive autant que possible en sécurité, c’est-à-dire conserve, aussi bien qu’il le pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d’exister et d’agir. Non, je le répète, la fin de l’Etat n’est pas de faire passer les hommes d’êtres raisonnables à l’état de bêtes brutes ou d’automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s’acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu’eux-mêmes usent d’une Raison libre, pour qu’ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu’ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l’Etat est donc, en réalité, la liberté. Nous avons vu aussi que, pour former l’Etat, une seule chose est nécessaire : que tout le pouvoir de décréter appartienne soit à tous collectivement, soit à quelques-uns, soit à un seul. Puisque, en effet, le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu’il est impossible que tous opinent pareillement et parlent d’une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l’individu n’avait renoncé à son droit d’agir suivant le seul décret de sa pensée. C’est donc seulement au droit d’agir par son propre décret qu’il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger ; par suite, nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et, en conséquences aussi parler, pourvu qu’il n’aille pas au-delà de la simple parole ou de l’enseignement, et qu’il défende son opinion par la Raison seule, non par la ruse, la colère ou la haine, ni dans l’intention de changer quoi que ce soit dans l’Etat de l’autorité de son propre décret.

 

 

Spinoza  Traité théologico-politique chapitre XX

 

                      La liberté individuelle, fin de l’Etat (Spinoza)

Dans le Traité théologico-politique, Spinoza affirme le premier que la liberté individuelle constitue la valeur morale et politique suprême et, par conséquent, la fin de l’Etat.  Effet, pour lui, la plénitude de la souveraineté, qui est nécessaire pour la sécurité des citoyens, n’est aucunement menacée par la liberté d’opinion. Exigeant que le pouvoir politique soit suffisamment puissant pour dissuader les particuliers de toute action criminelle, mais en même temps respectueux de leur indépendance, il jette les bases de la conception libérale de l’Etat.

Il développe une argumentation qui découle logiquement des fondements de l’Etat, montrant par là-même la complémentarité de la souveraineté et de la liberté.

a) Fondements de l’Etat   Le pouvoir politique légitime repose sur le droit naturel de l’homme et résulte d’un contrat social. Mais ce droit et ce contrat entraînent la constitution d’un Etat pour lequel le libre usage de la raison est le but principal. Conformément à la loi naturelle selon laquelle « chaque chose s’efforce de persévérer dans son être autant qu’elle le peut et sans égard pour rein d’autre, chaque individu a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir ». L’individu est donc naturellement libre d’ « appéter » tout ce qu’il juge lui être utile, puisque ce droit ne se définit pas par la raison, mais par le désir et la puissance. Cependant personne ne peut vivre à l’abri de la crainte, « parmi les inimitiés, les haines, la colère et les ruses » qui ont cours dans l’état de nature ; et sans entraide, les hommes sont condamnés à la misère. Afin de vivre dans la sécurité, il faut donc « par un établissement très ferme convenir de tout diriger selon l’injonction de la raison seule ». De lui-même, le droit naturel conduit à l’institution contractuelle du cops civil et de l’Etat. « L’individu transfère  à la société toute la puissance qui lui appartient, de façon qu’elle soit seule à avoir sur toute chose un droit souverain de Nature, c’est-à-dire une souveraineté de commandement à laquelle chacun sera tenu d’obéir, soit librement, soit par la crainte du dernier supplice ». Mais il ne le fait que dans l’espoir d’améliorer sa situation ou d’éviter qu’elle n’empire. C’est pourquoi la fin de l’Etat  ne peut être la domination, mais seulement la conservation de la part la plus grande possible du droit naturel de chacun. Or ce droit naturel a pour contenu éminent la liberté. Il consiste tout entier dans ce que l’individu est capable de faire pour préserver son être, c’est-à-dire dans sa puissance. Mais celle-ci trouve sa perfection dans la raison, laquelle s’achève à son tour dans la liberté de jugement. A la différence de Hobbes, Spinoza ne réduit pas la conservation de soi et le droit naturel à l’activité des passions. Il n’identifie pas non plus la raison au seul calcul de l’intérêt personnel. Au contraire, il la conçoit comme la meilleure façon de persévérer dans son être. Ainsi loin de devoir conclure à la nécessité d’un gouvernement capable de transformer la pluralité naturelle en un corps social homogène qu’aucune divergence ne perturbe, il peut faire de la liberté une fin politique plus importante que la paix civile.

b) Souveraineté et liberté  Spinoza démontre aussi la validité pratique de sa thèse. Soutenant avec Hobbes que la souveraineté de l’Etat ne peut s’exercer efficacement qu’à la condition d’être absolue, il ajoute qu’elle est parfaitement compatible avec la liberté de penser, même s’il existe entre l’une et l’autre une tension réelle. D’abord, la combinaison souveraineté/liberté est possible, pourvu que celle-ci soit ordonnée par la règle selon laquelle l’expression de l’opinion ne doit pas entraîner la remise en cause des décrets de l’Etat, ni inciter les particuliers à agir de leur propre chef. Ensuite, cette combinaison est souhaitable, parce que nécessaire et utile. Nécessaire dans la mesure où la liberté du jugement est le propre de l’homme et où sa répression, naturellement insupportable, conduit à la révolte et à la destruction de l’Etat. Utile, car l’indépendance de l’esprit contribue à la prospérité de la société, via les sciences et les arts, et accroît de ce fait la stabilité du pouvoir et la puissance du souverain. Evidemment, n’importe quel Etat ne correspond pas à cette vision de la vie politique. Premier défenseur conséquent de la démocratie, Spinoza estime qu’elle constitue le régime « le moins éloigné de la liberté que la nature reconnaît à chacun ».

 

 

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