Humanisation et médiation d'autrui
Le ressort de l’humanisation de l’homme est selon Hume le sentiment de sympathie :
Dans toutes les créatures qui ne font pas des autres leurs proies et que de violentes passions n'agitent pas, se manifeste un remarquable désir de compagnie, qui
les associe les unes aux autres. Ce désir est encore plus manifeste chez l'homme ; celui-ci est la créature de l'univers qui a le désir le plus ardent d'une société, et il y est adapté par les
avantages les plus nombreux. Nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. Tout
plaisir est languissant quand nous en jouissons hors de toute compagnie, et toute peine devient plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil,
ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance, ou luxure, le principe de toutes, c'est la sympathie : elles n'auraient aucune force si nous devions faire entièrement abstraction des pensées et
des sentiments d'autrui. Faites que tous les pouvoirs, et tous les éléments de la nature s'unissent pour servir un seul homme et pour lui obéir ; faites que le soleil se lève et se couche à son
commandement ; que la mer et les fleuves coulent à son gré ; que la terre lui fournisse spontanément ce qui peut lui être utile et agréable : il sera toujours misérable tant que vous ne lui aurez
pas donné au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur, et de l'estime et de l'amitié de qui il puisse jouir.
Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, partie II, section 5)
La sympathie est la forme de la relation par laquelle une idée se transforme en impression. Mais cette transformation ne se fait pas directement, elle a
pour origine une sorte d’inférence qui fait remonter des effets, les manifestations du sentiment ou de la passion, vers les causes, lesquelles à leur tour affectent l’imagination de celui qui
observe au moyen d’une impression ou d’une passion :
« C’est de ces causes ou de ces effets que nous inférons la passion : ce sont eux, par suite, qui engendrent notre sympathie » (Hume, Traité de la nature
humaine Livre III, section 3)
La sympathie est donc un mécanisme d'inférence passionnelle : la reconnaissance chez autrui des effets d'une émotion la fait ressentir en nous ; de même,
l'identification des causes prochaines d'une émotion nous la fait ressentir par anticipation.
Bergson ne dira pas autre chose, en se référant à Robinson qui, sur son île déserte, semble incarner l’absence d’autrui :
« En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île déserte reste en contact avec les autres
hommes, car les objets fabriqués qu'il a sauvés du naufrage, et sans lesquels il ne se tirerait pas d'affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société. Mais un
contact moral lui est plus nécessaire encore, car il se découragerait vite s'il ne pouvait opposer à des difficultés sans cesse renaissantes qu'une force individuelle dont il sent les limites.
Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l'énergie ; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel conserve vivant et présent le moi
social, il fera, isolé, ce qu'il ferait avec l'encouragement et même l'appui de la société entière "
( Bergson Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre 1, L’obligation morale ).
Il est impossible de concevoir un individu qui serait en dehors de toute civilisation : là encore, la société précède l’individu et le structure, ce qui permet
d’ailleurs de mieux comprendre la thèse d’Aristote selon laquelle la société est antérieure à l’individu, et ce bien qu’il faille des individus pour la constituer… ! Ce qui reste d’autrui,
présent à la conscience de Robinson, ce sont non seulement les objets fabriqués (qui ne poussent pas dans la nature), mais aussi ce que Bergson nomme « un contact moral », c’est-à-dire des
manières de se comporter et d’agir, des mœurs sans lesquelles Robinson finirait par perdre tout repère…jusqu’à sombrer dans la folie.
