Nos relations aux autres sont-elles nécéssairement conflictuelles?
La reconnaissance de l’autre
L’homme s’apparaît à lui-même par la conscience. Il cherche la confirmation objective de cette conscience. Comme il s’apparaît comme sujet , il faut que ce jugement soit confirmé par un autre sujet, c’est-à-dire par un être doté d’esprit, ayant une vraie capacité de jugement (cf. La lutte pour la reconnaissance selon Hegel). Ce qui revient à confier cela à une autre conscience, c’est-à-dire à celle d’autrui. Pour que chacun s’affirme comme sujet de façon certaine, il faut qu’une autre conscience le valide et le reconnaisse comme tel. Chacun a besoin des autres pour se connaître soi-même tel qu’il est ou tel qu’il s’apparaît à lui-même.
Le problème est qu’autrui procède de la même façon avec moi. Et pour s’affirmer face aux autres comme sujet libre, doté
d’esprit, il faut montrer que l’on est capable de se nier comme simple objet, c’est-à-dire d’aller jusqu’à braver la mort, pour bien montrer que l’on n’appartient pas au simple monde
naturel, que l’on ne se réduit pas à une somme de lois qui nous constitue et nous détermine. La plus grande de toutes, la vie, ne tient pas plus que les autres, d’où la lutte à mort jusqu’à ce
que l’un des deux cède et accepte de reconnaître l’autre comme libre et supérieur. C’est à propos de cette lutte que Hegel en vient à désigner les figures respectives du maître et de l’esclave,
dans un sens non pas juridique mais psychologique (cf. la dialectique du maître et de l'esclave d'après Hagel).
La soumission de l’autre
Le problème est que l’on doit aller plus en amont encore. Avant de voir en autrui une source de reconnaissance de ce que je suis, encore faut-il qu’il y ait déjà impression ou intuition de ce que je suis. Or, dès ce moment, autrui intervient activement. Il a un rôle de détermination sur moi, non pas en validant ce que je pense déjà de moi, mais en m’attribuant ce que je vais penser spontanément et quasiment malgré moi, de sorte que mon être dépend de lui. Pour justifier cette analyse, Sartre, dans L’Être et le Néant (partie intitulée « Le regard »), prend l’exemple de la honte.
Sartre prend le cas d’une expérience de honte. La honte est un sentiment désagréable, non pas seulement parce que je suis surpris en train de faire quelque chose d’obscène ou de vulgaire, par exemple regarder par le trou de la serrure, mais parce que cet acte rejaillit sur tout mon être. J’ai honte de ce que j’ai fait, et de ce que je me révèle être pour celui qui m’a surpris. Je me vois, en effet, tel qu’autrui m’a jugé en me voyant faire. Je fais mien son jugement, de façon immédiate, non réfléchie, et l’applique à moi tout entier. Je suis et me sens tel qu’autrui me juge. Ma modalité d’être devient le « pour autrui », c’est-à-dire ni "en soi", ni "pour soi ".
Dans l’exemple de la honte, je me trouve paralysé, comme un objet transparent, sous le regard de l’autre. Une relation plus belle n’échappe pas non plus à l’aliénation réciproque. Ainsi, dans la relation amoureuse, telle que l’analyse Sartre, j’attends de l’être aimé qu’il m’aime de toute sa liberté pour ce que je suis (cf. texte de Sartre déjà traité).
Mais je désire en même temps que sa liberté se perde dans la mienne : il doit, en tant qu’être pleinement libre, devenir captivé (cf. capture, captation ou encore captivité) et fasciné par ce que je suis. Les rapports avec autrui semblent irrémédiablement conflictuels, ou du moins contradictoires. Est-ce inévitable ? Est-ce exclusif de tout autre rapport ?