J'aime mieux forger mon âme que la meubler » (Essais Livre III chap.3)
En 1571, Montaigne se retire dans sa bibliothèque, abandonnant la vie publique pour trouver la sérénité et se consacrer à ses loisirs, en premier lieu la lecture. Ce qui explique cette retraite, c’est la mort de son plus cher ami, seul et unique en son genre, bref son double, celui qui lui a légué en héritage sa bibliothèque et laissé au tréfonds de l’âme, par sa disparition, une douleur indélébile. Il s’agit d’Etienne de La Boétie (1530-1563), auteur du célèbre Discours sur la servitude volontaire. A propos de cette amitié exceptionnelle, Montaigne aura d’ailleurs ce mot, depuis célèbre :
« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut s’exprimer qu’en répondant : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». (Essais Livre I, chap. 28, De l’amitié).
C'est donc par livres interposés que Montaigne va pouvoir continuer à dialoguer avec son ami. Et c’est ainsi qu’il commence la rédaction de son unique ouvrage, les Essais, cette « littérature du moi » au travers de laquelle il cherche à se retrouver comme en un miroir :
« Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice : car c'est moi que je peins. » (Essais, Au lecteur).
Mais il ne s’agit pas à proprement parler d’une autobiographie :
« Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence » (Essais, Livre II, chap. 6, De l’exercitation).
A travers lui, ce que cherche Montaigne, c’est quelque chose d’universel, car
« tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition: quiconque me lit peut se reconnaître en moi et tirer profit de mon expérience » (Essais, Livre III, chap.2, Du repentir).
Le monde de Montaigne est en pleine mutation, c’est-à-dire fragile et instable: guerres de religion, passage d’un « monde clos à un univers infini » (Koyré), c’est-à-dire sans repères fixes, bref une « branloire ( = balançoire) pérenne » (Essais, Livre III, chap. 2, Du repentir). Comment, à partir de là, établir quelque certitude que ce soit, voire quelque savoir (cf. scepticisme de Montaigne, résumé en une question : « Que sais-je ? » au Livre II , chap.12, Apologie de Raimond Sebond) ? Cette conscience de sa propre ignorance, toute socratique, le conduit à douter de tout, même de la philosophie, à refuser tout esprit de système, par trop dogmatique, pour préserver sa liberté de penser. Ce qui explique les multiples contradictions apparentes qui émaillent son ouvrage, manifestant son incertitude, mais aussi le caractère « ondoyant et divers » de toutes choses. Aussi, par-delà cette diversité, ce qui constitue l’unité des Essais, c’est le « moi » de l’auteur. Et les nombreuses citations témoignent de lectures qui servent de point de départ à une réflexion tous azimuts, qui se veut personnelle et originale. Montaigne est un lecteur « actif », c’est-à-dire qu’il s’inspire de ses lectures pour aller au-delà, pour « forger son âme » grâce à une pensée autonome autant que détachée de toute révérence à quelque autorité que ce soit, fût-elle divine.
« Là je feuillette à cette heure un livre, à cette un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici » (Essais, Livre III, chap. 3, Des trois commerces).
La lecture est un vagabondage, sans se confondre pour autant avec un dévergondage de l’esprit. Elle n’est pas un effort, mais un plaisir, et doit le rester. Ce qu’il faut fuir, c’est l’érudition stérile, qui meuble l’esprit sans le « forger », car pour ce faire, il faut cultiver l’intelligence plutôt que la mémoire ou le bourrage de crâne, constituant ainsi un « gai savoir » favorisant l’intelligence des choses autant que l’épanouissement de soi. Aussi le savoir ne doit-il pas se scléroser en se figeant dans les systèmes, mais épouser la diversité et la richesse du monde sans assécher la curiosité. En ce sens, il ne peut être que relatif, changeant, limité, favorisant la tolérance ou le respect des différences culturelles (cf. Montaigne à propos de la barbarie).
