Peut-on dire: "A chacun sa vérité"?

Publié le par lenuki

chacun sa vérité

La vérité est de l’ordre de la science, mais aussi de la morale ou encore de la philosophie. En ce sens, elle a trois contraires : l’erreur, le mensonge et l’illusion.


La vérité est en effet un concept d’ordre épistémologique, même si les scientifiques l’utilisent avec prudence, voire réticences. Or, en science, y aurait-il un sens à dire : « A chacun sa vérité » ? Un tel relativisme ne serait-il pas destructeur ?


Mais la vérité est aussi de l’ordre de la morale, qui condamne son contraire, le mensonge. Or ce dernier est paradoxal puisqu’il suppose la connaissance de la vérité (ou du moins le fait de croire la connaître). Le menteur c’est d’abord celui qui croit à la vérité…. ! Mais de quelle vérité s’agit-il ici ? ne serait-ce pas la vérité au sens classique : la correspondance entre ce que l’on pense (l’idée) et ce qui est (le réalité) ? Mais qui peut prétendre connaître la réalité dans le domaine moral ?


De plus, pourquoi s’exclame-t-on : « A chacun sa vérité », si ce n’est au nom d’une tolérance mal comprise ou pour mettre fin à une discussion qui s’éternise dans l’impasse ? Or peut-on tout tolérer ? N’y a-t-il pas de l’intolérable ? Dire : « A chacun sa vérité », n’est-ce pas détruire le concept de vérité lui-même ? Car si tout est vrai, plus rien ne l’est, puisqu’on peut tout dire sans se tromper, ou sans mentir, voire sans entretenir quelque illusion !


Dernier champ : la philosophie qui, depuis Platon, oppose science et opinion (la science étant de l’ordre du vrai tandis que l’opinion est de celui de l’apparence ou de l’illusion). En effet, dire : « A chacun sa vérité », n’est-ce pas confondre la vérité et l’opinion ? Or en science, personne ne confond ses propres opinions ou croyances et les vérités scientifiques, objectives, rationnelles, vérifiables par tous. Une telle expression : « A chacun sa vérité » ne renvoie-t-elle pas, alors, à un refus de l’idée même de vérité ? Mais si c’est le cas, à quoi bon affirmer quoi que ce soit, puisque plus rien n’est ni vrai ni faux ? N’y aurait-il plus qu’à se taire ? Et à transformer l’expression en « A chacun son  opinion » ce qui serait plus juste.

Cette expression, d’ailleurs, renvoie historiquement aux sophistes (dont les plus connus sont Protagoras et Gorgias, qui ont tous deux donné le titre d’un dialogue de Platon). L’art des sophistes, c’est la rhétorique, c’est-à-dire l’art de persuader, qui fait bon marché de la vérité. L’important pour eux, en effet, est moins de convaincre (par des arguments rationnels) que de vaincre (peu importent les moyens pour ce faire). La rhétorique est donc l’art du vraisemblable, c’est-à-dire de ce qui semble ou paraît vrai, donc l’art de l’apparence.

Cf. Protagoras : « Telle une chose m’apparaît, telle elle est ». Il n’y a donc pas de vérité en soi, mais seulement du point de vue de la conscience à qui une représentation apparaît. Le but n’est pas alors de déterminer la vérité, mais d’établir l’opinion la plus utile ou la plus communément admise. Une telle philosophie s’accommode très bien du contexte démocratique, tout en favorisant les puissants, c’est-à-dire ceux qui ont les moyens de faire valoir leurs opinions (leurs intérêts en réalité).

vérité relative


Mais admettons que Protagoras ait raison : telle une chose m’apparaît, telle elle est. Or il m’apparaît que Protagoras a tort, donc il a réellement tort, et il n’est donc pas vrai que telle une chose m’apparaît, telle elle est. D’où une contradiction qui met en évidence les impasses du relativisme auquel renvoie l’expression : « A chacun sa vérité » ! Si nous sommes deux à nous contredire, il est impossible que nous ayons tous les deux raison, mais fort possible que nous ayons tous deux tort ! « A chacun son erreur » ?

Publié dans raison et réel

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