Solitude, amitié et liberté

Publié le par lenuki

Aristotelesarp
Dans notre existence, nos moments de solitude sont provisoires : ils s’articulent dans l’histoire de nos relations et de nos rencontres, voire ne prennent sens que par rapport à elles. La solitude ne serait-elle pas alors une épreuve pour enrichir nos relations avec autrui  Découvrir que la présence d’autrui n’évite pas la solitude, c’est découvrir en même temps son  autonomie de personne, et donc sa liberté (cf. la chanson de Moustaki). N’a-t-on pas besoin, par exemple, de couper le cordon ombilical pour être soi-même ? Cf. aussi le mythe de la fusion, avec ceux qu’on aime, dénoncé par Platon, dans Le Banquet : je ne peux fusionner totalement avec ceux que j’aime, mais cette distance est la condition même de ma liberté dans le cadre des relations que je peux entretenir avec eux… ! De plus, l’expérience de la solitude ne peut-elle pas faire apparaître la présence d’autrui comme un don qu’il faut savoir apprécier, développer, voire faire fructifier ? Ne faut-il pas être reconnaissant à notre ami de l’amitié qu’il nous porte ou à celle (celui) que nous aimons de l’amour qu’il nous offre ? Cf. texte de Sénèque :


« Le sage, encore qu'il se contente de lui, veut pourtant avoir un ami, ne serait-ce que pour exercer son amitié, afin qu'une vertu si grande ne reste pas inactive, non dans le but dont parlait Epicure précisément dans cette lettre : « pour avoir quelqu'un qui s'asseye auprès de lui quand il est malade, qui lui porte secours quand il est jeté dans les fers ou privé de ressources », mais pour avoir quelqu'un auprès de qui lui-même s'asseye quand il est malade, qu'il libère lui-même quand des ennemis le gardent prisonnier. Celui qui ne regarde que lui et, pour cette raison, s'engage dans une amitié, pense mal. Il finira comme il a commencé : il s'est procuré un ami destiné à lui prêter appui contre les fers ; au premier cliquetis de ses chaînes, il s’en ira. Ce sont amitiés que le peuple appelle « de circonstances » ; qui a été choisi par intérêt plaira aussi longtemps qu'il présentera un intérêt. Voilà pourquoi ceux qui prospèrent se voient entourés d'une foule d'amis; autour de ceux qui sont ruinés, c'est le désert, et les amis s'enfuient dès lors qu'ils sont mis à l'épreuve; voilà pourquoi il y a un tel nombre d'exemples sacrilèges : les uns vous abandonnent par peur, les autres vous trahissent par peur. Nécessairement les débuts et la fin se correspondent : celui qui commence à devenir ami parce que cela l'arrange, appréciera un gain qui va contre l'amitié, si, en elle, il apprécie quoi que ce soit en dehors d'elle-même.
  « Dans quel but te procures-tu un ami ? » Pour avoir quelqu'un pour qui je puisse mourir, pour avoir quelqu'un que je suive en exil, à la mort de qui je m'oppose et me dépense : ce que tu décris, toi, c'est une relation d'affaires - non une amitié –qui va vers ce qui est commode, vers ce qu’elle obtiendra. Sans doute y a-t-il quelque ressemblance entre l'amitié et la passion amoureuse; tu pourrais dire qu'elle est la folie de l'amitié. Arrive-t-il donc que l'on aime par goût du lucre ? Par ambition ou par gloire ? L'amour lui-même, à lui seul, négligeant tout autre objet, enflamme les âmes du désir de la beauté non sans l'espoir d'un attachement réciproque. Quoi donc ? Une passion honteuse se forme à partir d’une cause plus honorable qu’elle ?  « Il ne s'agit pas, dis-tu, pour l'instant, de savoir si l'amitié doit être ou non recherchée pour elle-même. » Mais si, c'est avant tout ce que l'on doit prouver; car, si elle doit être recherchée pour elle-même, peut aller vers elle celui qui se contente de lui-même. « Comment donc va-t-il vers elle ? » Comme vers une chose très belle, sans être pris par le goût du lucre ni terrorisé par les variations de la fortune; on retire à l'amitié sa majesté, quand on se la procure pour profiter de bonnes occasions.
  « Le sage se contente de lui. » Cette phrase, mon cher Lucilius, la plupart des gens l'interprètent de travers : ils écartent le sage de partout et le confinent à l'intérieur de sa peau. Or, on doit distinguer le sens et la portée de cette parole : le sage se contente de lui pour vivre heureux, non pour vivre; dans ce dernier cas, en effet, il a besoin de beaucoup de choses, dans le premier, seulement d'une âme saine, redressée et regardant de haut la fortune.
  Je veux aussi t'expliquer la distinction que fait Chrysippe. Il dit que le sage ne manque de rien et, cependant, qu'il a besoin de beaucoup de choses, « au contraire du sot qui n'a besoin de rien (car il ne sait se servir de rien) mais manque de tout ». Le sage a besoin de mains, d'yeux, et de nombreux ustensiles nécessaires dans la vie quotidienne, il ne manque de rien; car manquer relève de la nécessité, rien n'est nécessaire au sage.
  Donc, quoiqu'il se contente de lui-même, il a besoin d'amis; il désire en avoir le plus possible, non pas pour vivre heureux; car il vivra heureux même sans amis. Le souverain bien ne demande pas de moyens à l'extérieur; il se cultive à domicile, il vient tout entier de soi; il commence à être assujetti à la fortune s'il demande au dehors une partie de soi. « Quelle est, cependant, la vie qui attend le sage, s’il se trouve abandonné sans amis, qu’il ait été jeté en prison ou bien isolé en pays étranger, ou bien retenu dans une longue navigation, ou échoué sur une île déserte ? » Elle sera comme celle de Jupiter, lorsque, une fois le monde dissous et les dieux confondus en un seul être, la nature se relâche un peu, il se repose, livré à lui-même dans ses pensées. Le sage fait quelque chose comme cela : il se cache en lui-même, il reste avec lui-même. Tant que, bien entendu, il lui est permis d’arranger ses affaires selon son propre jugement, il se contente de lui et prend femme; il se contente de lui et a des enfants; il se contente de lui et, cependant, il ne saurait vivre s'il était destiné à vivre sans son semblable. Ce qui le porte à l'amitié, ce n'est aucun intérêt personnel, mais un instinct naturel; car, comme il en existe en nous pour d'autres relations, il existe une douceur innée de l'amitié. De même qu'il existe une aversion pour la solitude et une recherche de la vie en société, de même que la nature concilie l'homme avec l'homme, de même il existe dans cette relation-là aussi un aiguillon pour nous faire rechercher des amitiés. »                                                                          (SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, I, IX 63).


Un texte, certes, un peu long, mais qui résume assez bien le prix que le sage accorde à l’amitié. Enfin, la qualité de la relation à autrui ne peut se commander. Les relations avec autrui sont marquées sous le sceau de la contingence, ce que Montaigne résume assez bien dans ses Essais :

 

"Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une et l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi."

                                                                                          Montaigne, Essais Livre I chap XXVIII.

 

N’est-ce pas la contingence de nos rencontres qui en constitue le prix ?Au fond, n’est-ce pas dans le temps, au fil de mon histoire avec les autres, que se construit (et non pas se subit) la présence qui, seule, peut ma délivrer de la solitude qui signifie ma singularité ?

féconde solitude

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