La matière existe-t-elle?

Publié le par lenuki

La matière existe-t-elle ?
 
 
« […] soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu’à l’évidence de notre raison.
Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens : comme encore que nous voyons le soleil très clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu’il ne soit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d’une chèvre, sans qu’il faille conclure pour cela qu’il y ait au monde une chimère.
Car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable, mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité.
Car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable, les eût mises en nous sans cela. »
 
René Descartes, Discours de la méthode, 1637, quatrième partie.
 
Rien ne nous garantit l’existence de la matière…
 
Du cogito à l’existence de Dieu
  • Du cogito (« je pense donc je suis »), Descartes s’élève à Dieu : Dieu existe car j’existe, moi qui ai une idée de Dieu dont seul Dieu peut-être l’origine. De là, Descartes peut redescendre vers le monde.
 
Les limites du cogito
  • C’est par les sens que nous percevons les corps. Ceux-ci nous apparaissent sous des formes changeantes et donc fausses. Il n’y correspond rien d’identique hors de nous. De plus, il ne suffit pas que nous ayons des sensations (sens) pour conclure à l’existence des corps.
  • Dans l’idée des corps, la raison ne trouve que l’étendue et le mouvement, notions claires et distinctes. Le cogito ne permet pas le passage de l’idée étendue à l’existence de l’étendue, pas plus que le passage de l’idée de triangle (raison) à l’existence d’un triangle ou encore le passage de l’image d’une chimère (imagination) à la réalité de cette chimère.
 
… sinon l’infinie perfection de Dieu
 
L’existence de la matière est garantie par la véracité divine
  • Mais après la découverte que Dieu existe et qu’il est parfait, le passage est possible. Si Dieu avait mis en nous une idée claire et distincte dont la définition fût contradictoire avec la réalité, il serait trompeur et donc imparfait.
  • L’idée de corps contient, dans sa définition, l’existence d’une matière étendue hors de nous. Par l’intermédiaire de Dieu, nous pouvons conclure à la réalité du monde extérieur. La matière, dont l’existence demeurait douteuse au stade de la représentation, se trouve ainsi garantie par la véracité divine, même si le monde extérieur n’est pas tel que je le perçois (les sens sont trompeurs).
 
 
Idéalisme cartésien et réalisme du monde
  • J’ai conscience de penser et aussi de percevoir ; je sais que je pense, et aussi que je perçois des couleurs, des formes… Pour ma pensée ou mon esprit, ma connaissance est certaine : je peux douter de tout, mais je ne peux pas douter de l’existence de ma pensée. Pour ces perceptions, rien ne m’assure qu’elles correspondent à une réalité extérieure ; elles peuvent être vraies ou fausses. L’esprit ou l’âme est plus aisé à connaître que le corps.
  • Le monde extérieur n’existe-t-il donc pas ? Non, puisque Dieu a mis en nous une forte inclination à croire que les choses existent. Notre faculté de sentir ne peut pas être une supercherie, car Dieu nous aurait trompés ce qui en ferait un Dieu malin et donc un faux Dieu…. Nos perceptions nous représentent donc une réalité. Ainsi l’idéalisme initial cartésien n’exclut pas le réalisme du monde.
 
Une difficulté : le dualisme âme / corps
 
L’étendue comme essence de la matière
  • Tels qu’ils se présentent à nous, les corps ont des qualités variables selon l’humeur du sujet, les hasards de la lumière etc. Le bleu ou le rouge, le doux ou l’amer ne sont pas dans les choses mais dans les sens.
  • Dépouillées de ces artifices, les corps sont des particules simples, accessibles par l’analyse, dont l’agitation transforme la qualité. Une certaine quantité de matière donc, remplissant un espace pendant un temps déterminé. C’est donc l’étendue qui est l’essence de la matière.
 
La difficile union de l’âme et du corps
  • Reste une difficulté : le dualisme cartésien. D’un côté l’âme immatérielle (ou l’esprit) dont toute l’essence est la pensée ; de l’autre, le corps matériel dont toute l’essence est l’étendue. Comment l’âme, qui est immatérielle, peut-elle mouvoir le corps qui est matériel ? Comment le corps qui est matériel peut-il affecter l’âme qui est immatérielle ?
  • Descartes émet une hypothèse absurde : il loge l’âme dans la glande pinéale, partie du cerveau qui réaliserait l’union de l’âme et du corps. C’est pour résoudre ce problème que Berkeley affirmera que seul l’esprit existe. Il n’y a pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même.

Publié dans raison et réel

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