Pascal

Publié le par lenuki

Pascal : une méditation terrifiée sur l'infini

LE MONDE DES LIVRES | 27.03.08 | 12h16  •  Mis à jour le 27.03.08 | 12h16

 

Quelle est la place de Pascal et de son oeuvre dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai eu deux rencontres importantes avec l'oeuvre de Pascal. Une première fois, vers l'âge de 15 ans, en lisant le "Mémorial". J'ai cru faire une expérience spirituelle dont je me suis vite aperçue qu'elle relevait d'une violente émotion littéraire. Ce court récit d'une illumination mystique, qui commence par "Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants" et se poursuit par "Joie, joie, joie, pleurs de joie", Pascal l'a précisément daté : "L'an de grâce 1654, lundi 23 novembre (...). Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi". Ce qui m'a le plus touchée, c'est l'inscription du jour, de l'année et même de l'heure à laquelle est survenue la "grâce". L'irruption de repères temporels dans la durée intérieure, alors qu'il ne s'agit pas d'une lettre, imprime à ce texte une marque violente. Trois siècles plus tard, le poète Paul Celan dira que "le poème parle de la date qui est la sienne (...) de la circonstance unique qui proprement le concerne". Je lis le "Mémorial" comme un poème.

La seconde fois que Pascal s'est imposé à moi, c'est lors de mon travail sur le motif juif dans l'oeuvre de Jean-François Lyotard, quand j'ai relu attentivement les nombreux fragments des Pensées portant sur le judaïsme. Aussi paulinien et augustinien qu'il se veuille, aussi figurative que soit sa lecture de la loi et des prophètes, aussi "chiffrée à double sens" que se révèle à lui la "lettre" des Ecritures, Pascal possède une exceptionnelle culture hébraïque. Et, surtout, il n'a cessé de creuser le paradoxe qui soutient la fondation du christianisme par ces "juifs charnels", "grands amateurs des choses prédites et grands ennemis de l'accomplissement". C'était là reconnaître, et de façon exceptionnelle, l'immensité de la dette chrétienne vis-à-vis d'une tradition dont la constance, l'obstination lui apparaissaient non comme un scandale historique, mais comme l'évidence d'un témoignage.

Quel est le texte de Pascal qui vous a le plus marquée, nourrie, et pourquoi ?

Même si j'admire le courage politique et l'ironie assassine du brûlot théologico-politique que constituent Les Provinciales, ce sont bien sûr les Pensées qui m'ont marquée durablement. Ces 61 liasses de fragments classés et non classés, corps textuel toujours déjà démembré, défient, tels quels, les genres littéraires de son temps. Car, loin de se présenter comme une suite d'aphorismes, cette spirale, avec ses symétries, ses béances et ses reprises, apparaît plutôt comme une machine infernale. Aussi les lecteurs incroyants recueillent-ils dans ces éclats bien plus que les linéaments épars d'une apologétique.

Et ce sont ces éclats que je garde : une rhétorique tragique de la déréliction face à une nature qui n'est plus un cosmos harmonieux dont l'ordre prouvait l'existence d'un créateur mais, dorénavant, un univers infini, dépourvu de centre de gravité. Les deux "gouffres" de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, que font percevoir, pressentir le télescope et le microscope ne suscitent plus désormais que de l'effroi. "Effroyable", "effrayant", "s'effrayer", ces mots reviennent sans cesse sous la plume d'un homme qui, auteur d'un traité expérimental du vide, est aussi celui auquel, dit-on, il fallait un coussin pour conjurer l'abîme qui s'ouvrait sur sa gauche quand il était assis. Dans une première version du célèbre fragment 199, "Une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part", Pascal avait écrit "une sphère effroyable". Dès lors qu'on la coupe de l'espérance du salut, l'expérience ontologique d'un illimité silencieux dans lequel l'homme ne cesse de tomber n'a en effet rien de contemplatif ni même d'interrogatif - elle est seulement "horrible". Mais il ne faudrait pas se hâter d'interpréter cette chute continuelle comme une déchirure existentielle, même s'il est constamment question d'ennui, d'inquiétude, de vertige, de solitude et de mort. Car, sous-tendant l'angoisse de n'exister que comme pure contingence, "milieu entre rien et tout et pourtant quelque chose", c'est la structure de l'univers qui mène le jeu, et la physique d'abord qui suscite le tragique : nul écart ne se creuse entre le concept et la conscience.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Aucun philosophe n'oserait désormais rejeter Pascal en alléguant son christocentrisme intolérant, son obsession du péché originel et son attachement aux miracles. Car ce qui s'impose comme un débat fondamental de notre temps, c'est le côté anti-prométhéen de ce savant, sa méditation terrifiée sur la démesure, sur la "disproportion". La configuration fragmentaire des Pensées en est le contrecoup, et il résonne étrangement dans notre temps. Nous sommes en effet surpris par ce je ne sais quoi d'une forme lacunaire qui aurait résisté à l'achèvement, par cette syntaxe brisée, étrangère à toute tentative de démonstration et qui récuse le principe de non-contradiction, tout en se gardant de réconcilier les oppositions : d'où procède une écriture parataxique, c'est-à-dire une juxtaposition de séquences sans enchaînements, manière expérimentale de sortir du mutisme où nous a jetés un désastre. "Désaveu de la raison conforme à la raison"... Cette "pensée" aurait pu être écrite par l'Adorno de Minima moralia, dans la mesure où le défaut systématique de conclusion, quand tous les repères ont vacillé, apparaît comme la manière juste de penser.

Mais c'est surtout la critique radicale des discours prenant le "je", le "moi" comme objet ou comme fondement, qui fait éclater l'actualité de Pascal. "Qu'est-ce que le moi ?" me semble la "pensée" la plus impressionnante aujourd'hui en ce qu'écrite à la première personne du singulier, elle liquide aussi bien le narcissisme des uns que le cogito des autres. Au terme d'un examen mené selon les règles du plus pur scepticisme, "je" ne saurais découvrir le moindre noyau substantiel qui résisterait au dépérissement de mes attributs les plus propres : pas de moi profond, pas de personne, pas d'authenticité qui tiennent, le "moi" ne consistant en dernière analyse qu'en "des qualités empruntées". La subjectivité arrogante et la métaphysique du "propre de l'homme" ont reçu là un très mauvais coup. Nietzsche ne s'est du reste pas trompé sur cet anti-humanisme radical, lui qui sentait le sang de Pascal couler dans ses veines. "Il faudrait pouvoir, écrit-il, être aussi profond, aussi blessé, aussi formidable que l'a été la conscience intellectuelle de Pascal."

Quand des discours naturalistes, positivistes, progressistes nient que la responsabilité oblige à "parier", et qu'ils bouchent ainsi la possibilité même que survienne un événement, le nihilisme pascalien, son pessimisme presque cynique, son dandysme de la grandeur et de la misère, son goût de la grâce nous rappellent qu'il y a de l'imprévisible et de l'incommensurable aussi bien en nous que hors de nous.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662, Blaise Pascal, ayant perdu sa mère en bas âge, fut élevé par son père et fit preuve d'une extrême précocité intellectuelle dans le domaine mathématique et scientifique. On lui doit d'abord de nombreuses découvertes en algèbre et en géométrie aussi bien qu'en physique. C'est seulement dans une seconde partie de sa vie que Pascal, après une expérience mystique qui le conduit à devenir un catholique fervent, consacre toutes ses forces à la défense de la foi chrétienne et à la conversion de ses contemporains.

On aurait tort, toutefois, de croire que son oeuvre est totalement scindée en deux, scientifique d'un côté (Essai sur les coniques, Expériences nouvelles touchant le vide) et religieuse d'un autre côté (Les Provinciales, Pensées). En réalité, Pascal rassemble toutes ses capacités de logicien et d'écrivain pour parfaire Vérité de la religion chrétienne, cette grande oeuvre inachevée dont nous ne connaissons que les éléments préparatoires sous le titre neutre, et finalement trompeur, de Pensées.

Il paraît souvent malaisé de définir l'apport de Pascal à la réflexion philosophique, dans la mesure où il n'existe pas de "pascalisme". Ce qui a suscité des interprétations multiples, et parfois opposées, de son oeuvre. Sans doute ce qu'on lui doit de plus important est-il d'avoir transformé l'idée de vérité, en soulignant la nécessité d'envisager, pour une même question, des registres différents, correspondant chacun à une expérience distincte.

 

L'Ange et la Bête, par Véronique Decaix

LE MONDE DES LIVRES | 27.03.08 | 12h16

 

Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre." Les Pensées sont des fragments sans ordre logique, et une étude systématique leur ferait perdre leur sens. C'est bien plutôt par leur expérience intime et commune de l'ennui que les élèves peuvent appréhender la pensée de Pascal.

L'ennui ne survient pas inexplicablement lors d'un moment inoccupé, mais il est la marque essentielle du néant de la condition humaine. L'anthropologie de Pascal hérite de la tradition chrétienne, et à cette occasion, il n'est pas inutile d'en souligner sa portée : l'homme est un être contradictoire, à la fois déchu, et mu par la nostalgie lancinante de son état parfait. Misère et grandeur de l'homme.

Cette perte provoque une déperdition de l'homme dans des activités futiles, les divertissements. Pascal n'analyse pas toute la panoplie des loisirs et des jeux, mais les ramène à une unique stratégie de diversion, le divertissement, qui se retrouve même dans les affaires les plus sérieuses, telles que les études, la guerre, ou la politique. Car, pour Pascal, on se divertit aussi en travaillant ; et les lycéens suivent ce constat, mi-amusés, mi-étonnés.

Mais alors, de quoi se divertit-on, et pourquoi ? Dans le divertissement, l'homme se détourne de ses pensées pénibles. Il s'agit bien d'une esquive, d'une parade, pour éviter le face-à-face avec soi-même, avec le vide morne de son existence, avec l'insupportable ennui d'être soi, et de n'être que soi, avec l'angoisse de sa propre mort. Ne supportant cette inquiétude existentielle, l'homme se réfugie involontairement dans une agitation extérieure fébrile, où la chasse prime sur la prise, le combat sur la victoire, la quête sur la conquête.

Il ne s'agit pas tant, dans le divertissement, d'être heureux, que d'être moins malheureux, grâce à des passe-temps consolateurs. Ne pouvant atteindre le bonheur, l'homme a tâché d'oublier le malheur et le vide de sa nature, et d'éloigner le pressentiment de la mort. Et par là, il s'est oublié lui-même.

Or Pascal ne condamne pas absolument cette inconstance des hommes. Paradoxalement, il en souligne à la fois l'absurdité et le sens. Les hommes se divertissent de la misère de leur condition, mais cette illusion de bonheur est mue par le souvenir de leur félicité en Dieu. Dans l'attention portée à des pas de danse, Pascal voit le vestige de la grandeur de l'homme. Le divertissement est préférable au désespoir, car il révèle à l'homme sa nature qui est de se savoir misérable : là est sa grandeur. En se divertissant, l'homme ressent le vide et l'inanité de son existence. En se perdant, il retrouve son origine, sa nature et sa finalité première : celle d'être un être pensant. Ce que l'homme doit penser, c'est sa condition instable, entre l'ange et la bête, et c'est cette précarité que mime le divertissement. "L'homme est visiblement fait pour penser."

Au-delà des activités et amusements qui occupent leur quotidien, Pascal rappelle aux élèves que leur dignité réside dans l'acte de penser.


Véronique Decaix est professeur de philosophie au lycée Anatole-France, Lillers (62).

 

 

 

Publié dans philosophie auteurs

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