Tocqueville (dossier Le Monde)

Publié le par lenuki

Tocqueville, le miracle de la liberté politique

LE MONDE DES LIVRES | 15.05.08 | 18h23  •  Mis à jour le 15.05.08 | 18h23

 

Quelle est la place de Tocqueville et de son oeuvre dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai découvert Tocqueville, assez tard, après mes études et sur les pas de ceux - Pierre Manent, Marcel Gauchet, Claude Lefort notamment - qui essayaient de tirer les leçons du long aveuglement des esprits devant la réalité totalitaire. Nous étions, dans notre jeunesse marxiste, de redoutables démystificateurs. On ne nous la faisait pas. Nous interprétions le sens caché des choses au lieu de les prendre pour argent comptant. Sous l'apparence du respect des droits de l'individu dans les sociétés capitalistes, nous exposions la vérité dissimulée de l'inégalité et de la déchirure.

Sans nécessairement nous réconcilier avec le monde tel qu'il va, les révoltes et la dissidence d'Europe centrale nous ont, peu à peu, déniaisés de ce déniaisement. Et Tocqueville a fini de nous ouvrir les yeux en nous révélant la puissance majestueuse du fait démocratique. Ce fait n'est pas réductible à un mode de gouvernement, c'est une nouvelle approche de l'humanité par elle-même : l'expérience de l'autre, de n'importe quel autre - le premier venu, le riche et le pauvre, le proche et le lointain, comme semblable. La démocratie ne supprime pas les inégalités mais, montre Tocqueville, elle bouleverse notre façon de les percevoir. Il reste des maîtres et des serviteurs mais ils ne forment plus deux peuples, ils n'appartiennent plus à deux humanités distinctes : "Naturellement ils ne sont point inférieurs l'un à l'autre, ils ne le deviennent momentanément que par l'effet du contrat. Dans les limites de ce contrat, l'un est le serviteur et l'autre le maître ; en dehors, ce sont deux citoyens, deux hommes." Bref, il règne entre eux "une sorte d'égalité imaginaire, en dépit de l'inégalité réelle de leurs conditions".

Imaginaire, cette égalité n'est pas pour autant illusoire. En creusant un vide entre l'individu et sa classe, sa caste, sa place, sa lignée, son sexe (ou, comme on dit symptomatiquement aujourd'hui, son "genre"), elle imprime une direction à l'esprit public et commande la marche de nos sociétés. Dès lors que l'appartenance cesse de définir ceux qu'elle identifie, rien ne peut plus être pareil. Dès lors que l'imagination du semblable transcende les différences et les oppositions manifestes, la condition des femmes, pour ne citer que cet exemple, est vouée à changer du tout au tout.

Quel est le texte de Tocqueville qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

J'aime tout dans Tocqueville, mais le livre que je consulte régulièrement, c'est De la démocratie en Amérique. Et cette familiarité lentement acquise m'a conduit très au-delà de ma première lecture, exclusivement antitotalitaire. Tocqueville nous a certes réveillé de notre somnambulisme critique en montrant que la démocratie, et non le communisme, était, pour reprendre la célèbre formule de Marx, "le mouvement réel qui abolit l'état actuel". Mais ce n'est pas lui rendre justice que de voir en lui l'apôtre de ce mouvement. Il découvre en Amérique les deux grandes menaces que la démocratie fait, en quelque sorte, peser sur elle-même : le conformisme et l'hyper-consommation. "Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre", écrit-il. Quand le bon sens apparaît comme la chose du monde la mieux partagée, toute grandeur est suspecte et les opinions ne reconnaissent qu'un seul maître : l'Opinion.

Dans ces mêmes temps, dit Tocqueville, la passion du bien-être "qui est essentiellement une passion des classes moyennes", gagne toutes les couches de la société : "Lorsque les rangs sont confondus et les privilèges détruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumière et la liberté se répandent (...), il s'établit une multitude de fortunes médiocres. Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour concevoir le goût de ces jouissances et pas assez pour s'en contenter. Ils ne se les procurent jamais qu'avec effort et ne s'y livrent qu'en tremblant. Ils s'attachent donc sans cesse à poursuivre et à retenir ces jouissances si précieuses, si incomplètes et si fugitives." Le risque est grand d'oublier, au profit de cette poursuite perpétuelle, toutes les autres aspirations humaines.

Comment remédier à cet aplatissement ? En dépit de sa particule, Alexis de Tocqueville n'est pas un nostalgique de l'Ancien Régime. Seule, écrit-il, la liberté politique est en mesure d'arracher les individus "aux petits tracas journaliers de leurs affaires particulières pour leur faire apercevoir et sentir à tout moment la patrie au-dessus d'eux et à côté d'eux ; seule, elle substitue de temps à autre, à l'amour du bien- être, des passions plus énergiques et plus hautes". Et Tocqueville rend un magnifique hommage à la Révolution française dans ses commencements : "Je ne crois pas qu'à aucun moment de l'histoire, on ait vu sur aucun coin de la terre, un pareil nombre d'hommes si sincèrement oublieux de leurs intérêts, si absorbés dans la contemplation d'un grand dessein, si résolus à hasarder ce que les hommes ont de plus cher dans la vie pour faire effort sur eux-mêmes, pour s'élever au-dessus des petites passions de leur coeur."

Un "pareil nombre d'hommes oublieux de leurs intérêts" : c'est le miracle de la liberté politique, miracle du désencombrement de soi. Le soi est accaparé par ses besoins et ses soucis, et tout d'un coup la liberté politique le désaliène de lui-même. Elle libère le soi de soi. Le soi se perd de vue, la vie matérielle est transcendée. Ce que Tocqueville décrit ici, c'est la responsabilité partagée pour le monde. Ce qui l'inquiète, ce n'est pas l'écrasement de cette liberté par un pouvoir antidémocratique, c'est son délaissement et son remplacement par l'uniformisation démocratique des intelligences et le triomphe non moins démocratique du consommateur.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus brûlante ?

En dressant des barricades sur le boulevard Saint-Michel, nous avons cru nous inscrire dans la grande tradition de l'Internationale révolutionnaire. En réalité, nous faisions nos adieux à la prise du Palais d'hiver et nous prenions notre part à la révolution démocratique au sens tocquevillien du terme. Depuis la fin des années 1960, cette révolution a connu une accélération spectaculaire. La passion du bien-être a brisé le carcan des conventions et, renversant toutes les barrières, la passion de l'égalité s'est emparée des ultimes bastions qui lui résistaient encore. Nous sommes loin d'avoir vaincu la pauvreté mais nous sommes entrés dans l'ère de la démocratie intégrale. L'institution scolaire a elle-même remis en cause la dissymétrie du maître et de l'élève et s'est transformée en communauté éducative. De l'égale dignité des personnes, on a conclu à l'équivalence de toutes les pratiques culturelles et de toutes les formes d'expression.

Etre cultivé, disait Hannah Arendt, la plus tocquevillienne des philosophes du XXe siècle, c'est "savoir choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées dans le présent comme dans le passé". Ce savoir se perd, il est même frappé d'opprobre ; car choisir, c'est distinguer ; distinguer, c'est hiérarchiser ; hiérarchiser, c'est discriminer ; discriminer, c'est exclure. Exclure, c'est mal, c'est même le Mal. Telle est notre situation morale et intellectuelle. On ne parlait pas comme cela à l'époque de Tocqueville. Et pourtant, si l'on cherche la raison d'être de ce langage et du marasme dans lequel il nous plonge, c'est Tocqueville, en tout premier lieu, qu'il faut lire.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum



Ambiguïtés du lien démocratique

LE MONDE DES LIVRES | 15.05.08 | 18h23

 

J'ai lu assez tardivement De la démocratie en Amérique. J'y ai trouvé des échos saisissants à ce paradoxe de nos sociétés démocratiques : l'apparent désintérêt pour la politique. En devenant professeur, j'ai constaté la méfiance pour les thèmes liés à la politique : pourquoi poser la question de la démocratie, alors que les élèves la considèrent comme LA solution ? C'est là où l'étude de Tocqueville me semble pertinente, car sa pensée met à mal ce préjugé favorable en pointant le danger immanent à la démocratie.

Pour l'établir, je pars du fait que l'intérêt de Tocqueville pour la démocratie ne vient pas d'une préférence, mais d'un constat : le progrès de l'égalité en Amérique. Cette égalisation des conditions traduit une émancipation, eu égard à un ordre hiérarchique et transcendant. Dans la tradition du libéralisme politique, Tocqueville affirme que l'individu dispose d'un pouvoir qui vient limiter la puissance de l'Etat. Cette description de la démocratie s'accorde avec la représentation spontanée des élèves, mais ils ont plus de mal à penser que l'égalité puisse être destructrice de la liberté.

Or le danger de l'égalité est dans le conformisme, le nivellement des valeurs et la destruction des différences. Cette "passion de l'égalité" conduit à une "tyrannie de la majorité" dont les élèves comprennent la réalité dans la prise de décision collective. Si la passion de l'égalité conduit à la perte de la liberté, c'est dans la mesure où l'émancipation démocratique isole les individus et pose le problème de l'exercice concret de la liberté. C'est bien la passion de l'égalité qui fait le lit de ce "Léviathan" démocratique. Un doux despotisme qui assure l'égalité des conditions et devient le "seul arbitre de leur bonheur", mais qui laisse les hommes dans la minorité en les dispensant de s'investir activement dans la vie politique. Dès lors, Tocqueville invite les élèves à penser les ambiguïtés et les fragilités du lien démocratique.


Fatma Hamoudi, professeur de philosophie au lycée Vaugelas de Chambéry (Savoie).

Publié dans philosophie auteurs

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