Lucrèce, poète et philosophe épicurien
Entretien avec André Comte-Sponville
Lucrèce : vivre humainement parmi les humains
LE MONDE DES LIVRES | 29.05.08 | 12h12 • Mis à jour le 29.05.08 | 12h12
Quelle est la place de Lucrèce et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?
Elle est à la fois précoce, tardive et décisive. Précoce, puisque je l'ai découvert à 19 ans, en khâgne : le De rerum natura était au programme, cette année-là, du concours de la rue d'Ulm. Je n'ai guère cessé, depuis, de le relire. Pourquoi alors parler d'une place tardive ? Parce que, pendant mes années de formation ou dans mes premiers livres, c'est surtout Epicure qui m'importait. Lucrèce, son génial disciple latin, ne représentait pour moi qu'une voie d'accès - que je trouvais à la fois très fiable et quelque peu décevante - vers son maître, qui était, avec Spinoza et Marx, l'un de mes philosophes de prédilection.
Concernant la fiabilité de Lucrèce, j'avais assurément raison : on ne peut rêver d'un disciple plus intelligent, plus pénétrant, plus enthousiaste ! Vous savez que d'Epicure, qui avait beaucoup écrit, on n'a conservé que trois lettres et quelques fragments. Lucrèce, lui, n'a écrit qu'un seul livre. Mais c'est un chef-d'oeuvre, et le seul exposé épicurien dont nous disposions in extenso. Pour qui s'intéresse à l'épicurisme, il est donc plus que précieux : il est irremplaçable.
Pourquoi le trouvais-je alors décevant ? Parce que je ne retrouvais pas en lui ce qui me bouleversait dans les fragments d'Epicure : une certaine lumière, une certaine légèreté, une certaine grâce, comme une vérité heureuse, ou comme un bonheur qui serait vrai... Lucrèce n'est pas seulement philosophe, vous le savez, c'est aussi un immense poète, l'un des plus grands de toute l'Antiquité. Mais c'est un poète sombre, angoissé, douloureux... Epicure, c'est Mozart, du moins c'est à lui qu'il me faisait penser. Lucrèce, ce serait plutôt Schubert, en plus terrien, ou Brahms, en plus sombre... J'étais jeune : je préférais la grâce et la lumière ; ou plutôt (car je les préfère toujours) je rêvais qu'elles puissent un jour éliminer, comme dit à peu près Lucrèce, les fantômes de la nuit...
En vieillissant, j'ai compris que ce n'était qu'un rêve (quand bien même ce rêve s'appelle la philosophie), qui nous sépare de la seule sagesse acceptable : non pas l'élimination de la nuit, que seule la religion peut promettre, mais son acceptation sereine. Epicure est un sage : il vit, l'expression est de lui, "comme un dieu parmi les hommes". Lucrèce n'est qu'un philosophe poète, qui essaie de vivre humainement parmi les humains, qui célèbre la sagesse et la lumière, certes, mais sans pouvoir se libérer tout à fait de la nuit qui est en lui, et qui est lui. C'est ce que j'ai essayé de comprendre dans mon dernier livre, Le Miel et l'Absinthe, sous-titré Poésie et philosophie chez Lucrèce (Ed. Hermann). Lucrèce est un épicurien paradoxal, et c'est en quoi il m'intéresse aujourd'hui au moins autant que son maître. Le paradoxe est double, à la fois formel et conceptuel. Epicure condamnait la poésie ; Lucrèce expose l'épicurisme en hexamètres dactyliques. Epicure est peut-être le philosophe le plus lumineux de toute l'Antiquité, le plus serein, le plus heureux. Lucrèce, philosophe épicurien, en tire le poème le plus sombre, le plus âpre, le plus angoissé... Ce n'est pas seulement une question de sensibilité. Lucrèce est un philosophe tragique, ce qu'Epicure n'était pas. C'est ce qui me gêna longtemps chez Lucrèce, et qui me passionne aujourd'hui. C'est pourquoi je parlais d'une influence paradoxalement tardive de son oeuvre sur mon travail : je ne l'ai lu d'abord que pour comprendre Epicure ; ce n'est que depuis une quinzaine d'années qu'il m'importe pour lui-même, et davantage, parfois, que son maître... Pour le philosophe matérialiste que je suis, il n'est de sagesse acceptable que tragique : c'est ma façon d'intégrer les objections que Nietzsche faisait à Epicure ou Spinoza, sans renoncer pour autant ni au matérialisme ni à la sagesse...
Quel est le texte qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
Lucrèce n'a écrit qu'un seul ouvrage, le De rerum natura, mais divisé en six chants. Le texte de lui que j'ai le plus travaillé, c'est sans conteste celui, dans le livre II, que Lucrèce consacre au clinamen, cette déviation indéterminée et infime des atomes, qui explique à la fois l'existence des mondes et celle, tout aussi incontestable pour Lucrèce, de la liberté. C'est une théorie qu'on ne trouve exposée dans aucun des textes d'Epicure qui sont parvenus jusqu'à nous, mais que toute l'Antiquité tardive lui attribue, sous son nom grec de parenklisis. Lucrèce, selon toute vraisemblance, n'en est donc pas l'inventeur. Il n'en reste pas moins que l'exposé qu'il en fait est un texte extraordinaire, souvent mal compris, où l'on voit ce que peut être un "matérialisme de l'aléatoire", comme disait mon maître et ami Louis Althusser, un matérialisme non fataliste, et même anti-fataliste, qui serait aussi et surtout un matérialisme de la liberté.
C'est le texte de Lucrèce que j'ai le plus travaillé. Mais ceux que j'ai le plus lus et relus, non comme un travail mais comme un plaisir, comme une émotion, comme un repos dans la nuit ou le combat, c'est un passage quasi schopenhauerien du livre III, sur le divertissement, comme dira Pascal, et la mort (voir surtout les vers 1 046 à 1 094), et un autre du livre IV, sur l'amour, bouleversant d'érotisme et de vérité, aux vers 1 030 à 1 134. Il n'est malheureusement pas possible de les citer ici : je ne peux qu'y renvoyer le lecteur...
Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?
Trois points, qui sont liés, font de Lucrèce un auteur particulièrement nécessaire aujourd'hui : le combat contre l'obscurantisme, l'exploration d'une spiritualité sans Dieu, enfin la quête d'une sagesse tragique. Lucrèce est un philosophe des Lumières. Pas plus qu'Epicure, il ne fait profession d'athéisme : les dieux existent, mais très loin, dans les intermondes, où ils sont trop heureux pour s'occuper des hommes. La critique de la religion est pourtant beaucoup plus vive, chez Lucrèce, que chez son maître : il voit dans le fanatisme et la superstition l'une des causes principales du malheur des hommes. Il n'y en a pas moins chez lui une forme de piété ou, comme je préférerais dire, de spiritualité : la piété, explique-t-il, ce n'est pas courir les autels, ni se mettre à genoux, ni faire voeu sur voeu : "C'est pouvoir, l'âme en paix, contempler toute chose." Ici, le matérialisme touche à la spiritualité. "Les innombrables lecteurs de Lucrèce, dira Alain, savent ce que c'est que sauver l'esprit en niant l'esprit. " La formule est très juste. Elle débouche sur ce que j'appelle une sagesse tragique : une sagesse qui ne fait pas l'impasse sur la mort et la souffrance, une sagesse qui n'essaie pas de consoler, qui n'offre pas un sens ou un salut, mais qui tend vers un certain bonheur, même dans les difficultés, et une certaine paix, même au coeur des combats... C'est ce qui nous rend Lucrèce si proche, si émouvant, si fraternel.
Propos recueillis par Jean Birnbaum
Repères
On ne sait pratiquement rien de la vie de Lucrèce. Les seuls indices proviennent d'un passage de saint Jérôme, qui signale qu'il serait né vers 93 ou 95 avant notre ère, que Cicéron aurait corrigé ses textes et qu'il serait mort fou après avoir bu un philtre d'amour. Ces éléments sont peu vraisemblables et peuvent s'expliquer par l'hostilité d'un auteur chrétien envers le plus antireligieux des philosophes, qui magnifie la nature et glorifie les plaisirs du corps. Faute de données fiables sur sa biographie, c'est à travers son oeuvre que l'on découvre la personnalité de Lucrèce.
Son long poème (7 415 vers) a pour première singularité de faire fusionner un exposé détaillé de la doctrine d'Epicure, son maître à vivre, et une expression puissante, et souvent âpre, de sa propre sensibilité. En lisant le De la nature de Lucrèce, on entend presque sa voix, celle d'un homme parfois anxieux face au tragique de l'existence, en même temps que l'on apprend le système d'Epicure, dont l'objectif primordial est d'"apaiser la tempête de l'âme" en débarrassant l'esprit des vaines craintes qui concernent les dieux ou la mort et en limitant nos désirs à nos besoins réels.
La règle de vie épicurienne s'avère austère, contrairement à ce qu'on croit encore trop souvent. Pour réduire nos désirs aux besoins réels de notre corps, il faut
laisser de côté les raffinements du luxe. Et pour s'en tenir aux plaisirs du corps, mieux vaut renoncer à l'amour, qui est pour Lucrèce une passion dévorante et vaine - leçon que reprendront les
libertins.
Une morale à contre-courant, par Alexis Niemtchinow
LE MONDE DES LIVRES | 29.05.08 | 12h12
A quoi sert la philosophie ? C'est à cette interrogation légitime, d'autant plus cruelle qu'elle intervient parfois en fin d'année, que doivent faire face de nombreux professeurs.
Répondre qu'elle ne sert à rien parce qu'elle est libre de tout intérêt utilitaire ou qu'elle se cantonne au simple loisir spéculatif me semble être une facilité de langage, une réponse qui déçoit. Et la lecture de Lucrèce m'apparaît alors comme un détour efficace pour faire comprendre à de jeunes esprits que philosopher n'a de sens que si l'exercice de la pensée aboutit concrètement à une transformation de soi. Lucrèce nous montre par l'exemple que la philosophie ne vaut que pour la conduite de l'existence, quand elle est pensée comme une éthique. Son oeuvre nous permet de renouer avec une inquiétude centrale en philosophie, accessible à tous ceux qui en commencent l'exercice : les hommes sont malheureux. Pourquoi ? Et comment les faire accéder à la joie, à la perfection ? Ne sont-ce pas d'ailleurs ces mêmes questions qui guideront quelques siècles plus tard Spinoza pour rédiger son Ethique ? Il n'y a pas de philosophie qui ne soit aussi une sotériologie, c'est-à-dire une doctrine du salut.
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Il faut d'abord faire comprendre que, pour Lucrèce, l'homme ne peut accéder au bonheur qu'en ayant des idées justes sur lui-même et sur le monde. C'est d'abord sur soi et sur ses propres représentations qu'il faut agir, dans un véritable exercice spirituel : il nous rappelle qu'Epicure "comprit que tout le mal venait du vase lui-même, dont les défauts laissaient perdre tout ce qu'on y versait, et les biens mêmes" (De rerum natura, livre VI).
Sans doute faut-il encore dire que sa philosophie n'est pas une suite de petites leçons pour nous aider à jouir davantage, à vivre de manière toujours plus confortable : la "morale" de Lucrèce reste en ce sens intempestive, à contre-courant des tendances de notre temps. Elle repousse tout "carpe diem" effréné et sans limites. Etre matérialiste, ce n'est pas chercher à posséder, mais d'abord comprendre qu'il n'y a rien à posséder, si ce n'est l'exercice de sa propre puissance de choix et la maîtrise de son corps. Rien à posséder. Même pas une âme, puisque, matérielle, elle se défera avec mon corps. Enfin, lire Lucrèce est l'occasion de découvrir que toute philosophie authentique ne peut esquiver la question de la mort, de sa mort. Elle doit nous apprendre à rejeter dos à dos la fuite irresponsable et l'angoisse fébrile, en se faisant une juste idée de sa propre disparition.
Peut-être pourrions-nous alors répondre à notre élève que la philosophie "sert" à trois choses : à apprendre à se choisir, sans compromis, quitte à vivre d'abord les pires désillusions. Ensuite, à traverser et à dépasser l'angoisse de son propre néant. Enfin, à comprendre que les philosophes ne sont pas là pour apporter des consolations. D'autres s'en chargent pour eux. "De la nature"
Alexis Niemtchinow est professeur au lycée Pierre-Paul-Riquet, St-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne).