Derniers conseils : l'explication de texte par l'exemple

Publié le par lenuki

Toujours d'après le lycée Léonard de Vinci... ( pour un autre "son de cloche"...) Texte donné au bac l'année dernière....

3ème sujet : Expliquer le texte suivant

La validité des règles de justice, telles qu'elles prévalent entre les individus, n'est pas entièrement suspendue entre les sociétés politiques. Tous les princes se targuent de prendre en considération les droits des autres princes, et certains, cela ne fait pas de doute, sans hypocrisie. Des alliances et des traités sont conclus tous les jours entre Etats indépendants, et ils ne seraient qu'autant de parchemin gaspillé, si l'on ne constatait, à l'expérience, qu'ils ont quelque influence et autorité. Mais ici réside la différence entre les royaumes et les individus. La nature humaine ne peut en aucune façon subsister sans l'association des individus, et cette association ne pourrait exister si l'on ne respectait pas les lois d'équité et de justice. Désordre, confusion, la guerre de tous contre tous, sont les nécessaires conséquences d'une telle conduite licencieuse. Mais les nations peuvent subsister sans relations. Elles peuvent même subsister, dans une certaine mesure, dans une guerre générale. L'observance de la justice, bien qu'utile entre elles, n'est pas garantie par une nécessité si forte qu'entre les individus, et l'obligation morale est en proportion de l'utilité. Tous les politiques admettent, ainsi que la plupart des philosophes, que des raisons d'État peuvent, en cas d'urgences particulières, dispenser de suivre les règles de justice, et invalider tout traité ou alliance, si les respecter strictement était considérablement préjudiciable à l'une ou l'autre des parties contractantes. Mais rien de moins que la plus extrême nécessité, reconnaît-on, ne peut justifier que les individus violent une promesse, ou envahissent les propriétés des autres.

HUME, Enquête sur les principes de la morale

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.




Ce texte de Hume ne posait apparemment aucun problème de compréhension et c'était peut-être le piège qui a fait tomber un grand nombre de copies dans la pure paraphrase. Comment expliquer un texte qui semble clair ? La tentation est grande de le recopier bribe par bribe en disant : « l'auteur dit que » puis « dit que » mais cela ne constitue pas une explication.

Il peut être intéressant, pour le candidat, de découvrir d'abord le thème lié au programme : ici c'était celui de la justice ; il est donc inutile de fonder toute son explication sur la liberté comme on peut le lire parfois, car le texte ne doit pas être l'objet d'un prétexte à dire tout ce que l'on sait sur une notion parce que le mot figure dans l'extrait proposé ! Parmi les notions du programme liées à la justice, on pouvait noter la politique, la société, l'Etat, le droit, le sujet, autrui, la morale, le devoir. Mais ceci ne nous livre en rien l'essentiel de ce qui est exigé dans une explication mais peut permettre de trouver des questions qui permettent de ne pas rester collé au texte mais de l'expliquer. Ainsi, la confrontation entre le thème de la justice, de l'Etat et d'autrui incitait à se demander si le rapport à autrui, et du coup, du juste et de l'injuste, est de même nature entre citoyens d'un même Etat et entre Etats différents.

L'essentiel porte sur l'explicitation de la question que pose Hume par rapport à la justice. Il n'y a qu'une question par texte et il faut la trouver. Cela ne posait ici aucune difficulté : peut-on dire que la justice qui règne au sein d'un Etat obéit aux même règles que celles qui existent entre les Etats ? Ce qui oblige à se demander s'il existe-t-il une différence de nature entre la justice entre individus et la justice entre Etats qui rendrait compte d'une différence éventuelle d'applicabilité ? Les principes applicables à la première sont-ils valables pour la seconde ? On attendait donc du candidat qu'il analyse ces deux formes de justice. A quels principes obéissent-elles ? Sont-ce les mêmes et, si l'on répond positivement, qu'est-ce qui peut alors produire des différences dans leur application ? Et, du même coup, quel est le principe et le but de la justice selon Hume ? Quelle fonction remplit-elle ? Et pour les plus perspicaces, on pourrait attendre une réflexion sur la conception anthropologique de Hume ? Quelle est la nature de l'homme qui exige telle ou telle disposition pour que la justice règne ? Ceci permettait de discuter le point de vue utilitariste de Hume et d'envisager une réponse différente quant aux principes et aux buts de la justice selon les connaissances apprise en cours d'année. Les copies soulevant ces questions (nous venons de les formuler et elles pouvaient servir de plan à l'explication) faisaient une véritable explication et étaient assurées d'obtenir le moyenne.

Procédons simplement à une lecture linéaire. Dans un premier temps, Hume montre, contre sa thèse à venir, qu'il n'y a pas de différence essentielle dans les deux formes d'application de la justice que sont les relations entre les personnes à l'intérieur d'un Etat et les relations entre Etats. Souvent, pour ceux, et ils sont rares, qui veulent EXPLIQUER, le texte et non pas le recopier fragment par fragment pour le paraphraser, cette première phrase est l'objet d'un faux-sens et même parfois d'un contre-sens par l'incapacité d'interpréter correctement l'expression « n'est pas entièrement suspendue entre les sociétés politiques ». Sans préciser sur quoi est fondée la justice et en quoi elle consiste, Hume ne parle que de son extension ; elle semble s'appliquer aussi bien à l'intérieur d'un Etat qu'aux relations entre Etats. Tout ceci permettrait de parler d'une universalité des règles de justice. L'explicitation par Hume dans la phrase suivante est à nouveau l'objet de faux-sens et de contre-sens fréquents. Il ne parle que de la justice inter-étatique (et on pas intra-étatique) et, contrairement à ce que nombre de candidats pensent (cédant à l'opinion commune contemporaine « tous les Etats et chefs d'Etats sont cyniques »), Hume écrit bien que c'est sans hypocrisie que la validité des règles de la justice s'impose entre Etats. Et contrairement à nouveau à une opinion commune bien implantée dans le crâne de certains, Hume écrit que l'expérience montre que les traités, les conventions de justice passées entre Etats ont une consistance et perdurent dans le temps. On en arrive à l'idée qu'il semble, selon Hume, ne pas exister de différence dans l'application de la justice à l'intérieur d'une nation comme entre nations. La justice reste valable quelles que soient les conditions de son application ; elles ne changent pas de contenu et de nature. Il semble qu'il existe une universalité de sa validité.

Et pourtant, dans un deuxième temps, Hume va montrer que cette universalité des règle de justice n'est qu'apparente en raison de la différence de principe de fonctionnement des Etats pris en eux-mêmes et des relations entre Etats. La question devient celle-ci : le contrat (et son respect, d'où la notion de devoir à évoquer) est-il une condition nécessaire de l'existence des hommes au sein des sociétés et de l'existence des Etats ? La réponse est négative : le rapport à autrui est nécessaire (il ne peut pas ne pas être) car la liberté individuelle (droit de nature de faire tout ce que l'on peut faire) poussée à l'extrême ne permettrait pas la survie de l'homme. On attend ici une tentative d'explication : quelle est donc la nature de l'homme que suppose Hume s'il ne peut survivre sans contrats l'engageant envers autrui ? Pense-t-il comme Hobbes que l'homme « est un loup pour l'homme » de telle sorte que sans « lois d'équité et de justice» l'homme vivrait dans « une guerre de tous contre tous » (bellum omnium contra omnes) qui est une autre expression de Hobbes ? Qu'est-ce qui peut alors amener les hommes à renoncer à leur liberté de faire tout ce qu'ils peuvent faire ? Ce ne peut être que leur intérêt, l'utilité. Et Hume associe le contrat, le droit, à l'intérêt mais, ce qui est plus surprenant pour celui qui a une connaissance élémentaire de la morale de Kant,la moralité (sentiment du bien et du mal) à l'intérêt. Si les hommes, au sein d'une société, doivent respecter le droit et la morale, c'est uniquement au nom de l'intérêt ; intérêt de la société mais aussi intérêt bien compris des individus qui la composent.

En est-il de même pour les relations, les contrats entre Etats ? La réponse est négative : pour Hume, à son époque, (ce qui ouvrait une comparaison aisée avec le droit international aujourd'hui), l'indépendance relative des Etats fait qu'ils n'ont pas d'intérêt vital (d'utilité essentielle) à respecter les règles, les accords, les conventions passés avec d'autres Etats. Et là encore, il est intéressant de remarquer que le principe d'évaluation posé par Hume est l'utilité, l'intérêt : nous sommes bien en présence d'un auteur qui se situe dans le cadre d'une philosophie pragmatiste. Si les Etats n'ont plus d'intérêt à suivre les traités, accords, signés avec d'autre Etats, il est légitime pour Hume de ne plus les suivre.
Bien entedu, il était possible, soit dans l'explication elle-même, soit dans une discussion en fin de devoir, de discuter les thèses essentielles de Hume dans ce texte : ne peut-on pas penser une justice entre Etats qui soit valable universellement, qui ait un caractère cosmopolite comme le pense Kant? N'existe-t-il pas aujourd'hui une justice internationale? Du coup, la thèse de Hume ne montre-t-elle pas sa faiblesse puisqu'elle ne repose que sur un état historique contingent du XVIIIème? Ne faut-il pas penser un droit et une justice qui dépassent les intérêts contingents des Etats? Qu'est-ce qu'une justice que l'on peut bafouer si son intérêt est en jeu? N'est-ce pas nier l'idée même de justice?

Moralité : l'épreuve de l'explication de texte est exigeante, et contrairement à l'opinion commune des candidats, beaucoup plus difficile à effectuer (si l'on veut obtenir une bonne note s'entend !) que l'écriture d'une dissertation car il faut ... lire vraiment, à partir des concepts du texte, ce que dit l'auteur et non pas croire lire en projetant sa non-pensée (son opinion) sur le texte...

 

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