Nietzsche (Le Monde des Lettres)

Publié le par lenuki

Entretien avec Michel Onfray, philosophe

Nietzsche : les idées ne tombent pas du ciel

LE MONDE DES LIVRES | 10.07.08 | 13h43  •  Mis à jour le 10.07.08 | 13h43

 

Quelle est la place de Nietzsche et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

J'ai rencontré Nietzsche quand j'avais 17 ans, sur le marché d'Argentan, dans l'Orne, où j'habite toujours, à l'étalage d'une librairie d'occasion. J'y achetais des livres que je lisais de manière compulsive et, parmi ceux-là, la fameuse triade Nietzsche, Marx et Freud. Ces trois noms me firent l'effet d'un électrochoc. Je voulais être conducteur de train, ne me destinais aucunement à des études supérieures, et trouvais dans ces trois potions magiques des remèdes à trois maladies qui concernaient le fils de pauvre que j'étais, l'adolescent formaté par le christianisme et le grand dégingandé tourmenté par sa libido... Le Manifeste du Parti communiste me prouvait qu'on pouvait ne pas trouver indépassables l'horizon du capitalisme et la paupérisation qui l'accompagne immanquablement ; les Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud apportaient la preuve que la masturbation ne rend pas sourd, sinon nous vivrions dans un monde de malentendants ; L'Antéchrist démontrait que la religion chrétienne construite sous les auspices de saint Paul vit d'un culte de la pulsion de mort et qu'on peut lui préférer, en antidote, la pulsion de vie...

A l'époque, j'ai lu tout Nietzsche avec, parfois, de mauvaises raisons : par exemple en soulignant les passages misogynes, ou en y trouvant matière à une célébration de la force, dont je méconnaissais la nature métaphysique, ou encore en y goûtant particulièrement la dimension destructrice d'un monde qui ne me convenait pas. Lecture adolescente ! Plus tard, j'ai plutôt aimé la partie constructrice d'un monde où les valeurs et les vertus n'étaient pas chrétiennes mais grecques, ou plutôt romaines : l'héroïsme, le tragique, le sur-stoïcisme, l'ascèse vertueuse, la solitude, l'amitié. Je n'ai cessé de méditer Nietzsche depuis plus de trente ans. A la fin de cette année, j'aurai 50 ans et j'aurai publié cinquante livres. Or tous s'ouvrent par un exergue de Nietzsche. De sorte que l'ensemble de mon travail peut se lire comme un genre d'exégèse personnelle et subjective du philosophe.

La lecture de la correspondance et des biographies, sans souci des livres de gloses qui n'ajoutent rien au texte du philosophe, m'a permis d'entrer vraiment dans le coeur de la pensée qui est, selon la préface au Gai savoir, une confession autobiographique, un essai pour mener "une vie philosophique". Le projet est clairement annoncé dès la Considération intempestive consacrée à Schopenhauer. Dès lors, on comprend tout ce que l'oeuvre doit au ressentiment, à l'aveu d'impuissance, à la tentative de conduire sa vie selon ses principes, au chantier existentiel : l'oeuvre de Nietzsche est le journal de bord d'une conscience qui tâche, selon la belle expression d'Ainsi parlait Zarathoustra, de "se créer liberté".

Quel est le texte de Nietzsche qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Incontestablement la préface au Gai savoir. Elle montre que la philosophie ne tombe pas du ciel, qu'elle n'est pas la résultante d'un genre de grâce qui concernerait des élus sans chair dont l'âme et l'esprit entreraient en relation directe avec le ciel des idées, mais le produit immanent d'un corps qui est, selon l'expression de Zarathoustra, "la Grande Raison". Cette thèse révolutionne la philosophie et l'histoire qu'on peut en faire. Après la période structuraliste, si dédaigneuse des biographies, la philosophie aujourd'hui s'incarne, elle prend du champ avec la pensée théorétique et débouche sur une formidable avenue : la philosophie pratique, autrement dit la pensée susceptible de produire des effets réels, concrets, existentiels. Après ce qu'il est convenu d'appeler la "fin des grands discours", donc après la mort des métaphysiques qui apportent des solutions clé en main (christianisme, marxisme, freudisme...), dans notre période dont chacun sait désormais, selon le diagnostic effectué par Nietzsche il y a plus d'un siècle, qu'elle est "nihiliste", cette révolution qui, dans l'esprit de la philosophie antique, propose une philosophie en acte et non pas en chambre, dans la vie quotidienne, et non dans l'amphithéâtre ou la bibliothèque d'une université, donne une santé nouvelle à une discipline qui, dès lors, déborde les ghettos dans lesquels elle se trouve confinée par les gardiens du théorétique pur.

Selon vous, où sa pensée trouve-t-elle aujourd'hui son actualité la plus intense ?

On mésestime la constance de la passion de Nietzsche pour Epicure. Il y eut plusieurs moments dans l'histoire du nietzschéisme, chacun d'entre eux correspond à l'esprit du temps. Notre époque a le souci d'une philosophie qui résolve des problèmes existentiels, qui pourvoit le sujet perdu dans l'époque d'une éthique digne de ce nom, susceptible de permettre "une vie philosophique". La spiritualité est une demande très forte à laquelle seules les religions répondent aujourd'hui, avec leurs fables. Or la philosophie est une alternative à la spiritualité monothéiste. La pensée de Nietzsche propose une éthique post-chrétienne à partir de laquelle on doit pouvoir penser à de nouveaux frais. Le dernier moment nietzschéen français - inauguré par la décade de Cerisy en juillet 1972 avec, entre autres, Derrida, Deleuze, Foucault - a fait long feu. Le temps semble venu pour un Nietzsche qui propose une morale alternative.

Le "surhomme" est une proposition éthique qu'il faut relire à rebours de toutes les lectures douteuses. Il faudrait faire une histoire des fantasmes produits autour de ce concept. Une définition minimale permet d'affirmer que le surhomme est celui : qui connaît la nature tragique du réel et sait que, dans un monde où la volonté de puissance domine, il n'y a guère de place pour la liberté ; qui, sachant ce déterminisme inéluctable, y consent ; et qui, forme parachevée de la surhumanité, finit par aimer son destin - "amor fati" dans le vocabulaire du philosophe.

Il convient de mettre en perspective cette double information pour découvrir un Nietzsche nouveau : que serait un surhomme dans l'esprit épicurien ? Autrement dit : est-ce que ce terme galvaudé, "surhomme", pourrait qualifier, par exemple, Epicure ou un épicurien ? Je crois pour ma part que oui. Je tâcherai d'en faire la démonstration dans mon séminaire de l'Université populaire de Caen à la rentrée prochaine avec une année intitulée "La construction du surhomme". Il faut désinfecter le concept, le rendre à Nietzsche en le plaçant dans la configuration de l'oeuvre complète.

En nietzschéen (c'est-à-dire non pas comme un ridicule clone de Nietzsche, mais comme quelqu'un qui se propose de penser à partir de Nietzsche), je pense donc que le surhomme est une proposition susceptible d'être faite à chacun pour envisager "une vie philosophique" ici et maintenant.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Röcken, en Prusse, en 1844, Friedrich Nietzsche est le fils d'un pasteur luthérien qui disparaît alors que le garçon n'a que 4 ans. Après avoir voulu devenir lui-même pasteur, Nietzsche deviendra un adversaire acharné du christianisme. Génie précoce, il est nommé professeur de philologie grecque à l'université de Bâle à seulement 25 ans. Sa mauvaise santé le conduit à se faire mettre en congé à 35 ans. Il entame alors une existence nomade : Venise, Gênes, Rapallo, Turin... Au cours de ses voyages, il rédige une série de chefs-d'oeuvre qui ont profondément marqué la pensée contemporaine. Terrassé par une crise de démence au début de 1889, il sera interné puis recueilli par sa mère et sa soeur à Weimar, où il mourra après onze ans de silence, en 1900.

Poète et théoricien, Nietzsche accumule les paradoxes. Il met en cause les fondements de l'idée même de vérité, trouve dans la morale égalitaire les signes d'un ressentiment des faibles, proclame la mort de Dieu et prophétise l'avènement d'une nouvelle forme de l'humain. Rompant avec la plus grande part de la tradition philosophique, il a contribué à inventer la modernité.

Nietzsche est un écrivain virulent, souvent excessif. Sa violence a suscité de multiples malentendus. Le pire est de croire qu'il aurait inspiré le nazisme. Manipulé par sa soeur Elisabeth Förster, son héritage intellectuel a fait l'objet d'une tentative de récupération par Hitler, alors que lui-même n'a cessé de clamer son opposition à l'antisémitisme.

Nécessaires illusions ?, par Sophie Dreyfus

LE MONDE DES LIVRES | 10.07.08 | 13h43

 

Confronter des élèves de classe terminale à la lecture de Friedrich Nietzsche est une expérience rebelle à toute forme d'ennui : il est rare que ceux-ci demeurent indifférents à l'esprit comme au style de ce philosophe. Les expressions d'étonnement, voire de rejet ou de colère de leur part sont le signe que s'ouvre la possibilité d'un questionnement critique, exigence première de toute réflexion philosophique.

Si la dimension subversive de ses textes permet une analyse en contrepoint de la plupart des notions du programme, c'est cependant à propos de la question de l'illusion que j'aime à convoquer cet auteur - dont les formulations à ce sujet sont souvent très paradoxales. Nietzsche pose à plusieurs reprises que la vie "veut l'illusion". Mais que faut-il entendre par là ?

La plupart des êtres humains préfèrent s'en tenir à leurs convictions, se satisfaire de réponses rassurantes, au détriment de toute connaissance véritable. La figure du fanatique, religieux ou laïc, incarne la forme la plus dangereuse d'illusion, celle qui n'a pas conscience d'elle-même et procède de la séduction : un être aux convictions dogmatiques est persuadé qu'il détient la vérité comme si celle-ci était une marchandise précieuse dont il serait l'unique détenteur. Dès lors, il n'hésite pas à imposer aux autres ses convictions, et si besoin à mettre en jeu son corps, ses souffrances, voire celles d'autrui, à titre de preuve. Or la souffrance infligée ou subie au nom d'une croyance ne peut en aucun cas valoir comme preuve de vérité, ni tenir lieu d'argumentation : il n'existe aucune "justice éternelle" assurant une sorte d'harmonie préétablie entre la souffrance subie, le sacrifice de soi et la vérité. La vérité est affaire de méthode, et l'esprit scientifique exige de se contenter, si nécessaire, d'une "abstention prudente".

Mais peut-on constamment vouloir le vrai ? Telle est l'une des questions que nous posons. Notre volonté de vérité est profondément ambivalente car elle est, pour Nietzsche, indissociable d'une "volonté bien plus puissante, celle de ne pas savoir, de nous confier à l'incertain et au non-vrai" (Par-delà bien et mal).

Plus encore, l'illusion peut avoir en elle-même une valeur : lorsque, consciente d'elle-même, elle préside à la production artistique. En ce sens, elle est nécessaire à la vie car elle témoigne de la rencontre entre un regard tragique sur l'existence et le geste de s'en détourner délibérément pour vouloir l'apparence, détour qui permet la vie. Si la mission de l'art est de "sauver le sujet des convulsions de la volonté par le baume salutaire de l'apparence" (La Naissance de la tragédie), c'est que l'apparence reconnue comme telle constitue une transfiguration qui soutient la vie.

Dans quelle mesure les hommes désirent-ils la vérité ? Si certaines illusions sont mortifères, d'autres sont cependant proprement vitales. La lecture de Nietzsche permet donc d'introduire à un questionnement sur l'ambivalence de notre désir de savoir.


Sophie Dreyfus est professeur au lycée Evariste-Galois à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis).

 

 

 

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