Dire la vérité au nom de l'amitié ? (d'après Psychologies)

Publié le par lenuki

 

Confronté à l'ignorance d'un ami -face à des critiques, une tromperie, un secret de famille...-, qui n'a pas hésité à lui révéler la vérité ? Le véritable ami est-il celui qui parle ou celui qui se tait ? Il n'y a évidemment pas de règle. Mais décider de parler ou au contraire de se taire n'est jamais anodin. Et prendre le temps de la réflexion est primordial.

« Pas de secrets entre nous, on se dira toujours tout ! Promis ? Juré ! » Qui n'a pas fait un jour ce serment à son meilleur ami, allant parfois même jusqu'à sceller ce pacte d'une goutte de sang ? L'amitié rime forcément avec la vérité -toute la vérité-, pensait-on alors. Mais depuis, les amis ont grandi, et un jour, l'un détient un savoir sur l'autre. Médisances proférées à son encontre, infidélité, licenciement prochain... Les cas sont multiples, mais la question reste toujours la même : ne serait-ce pas une preuve d'amitié que de le lui avouer ? Ce qui est sûr, c'est que décider de parler ou à l'inverse, de se taire n'est jamais anodin. Et que la parole est une arme à double tranchant. Aussi, mieux vaut tourner sept fois sa langue dans sa bouche et s'interroger sur les raisons d'un tel choix.

Pourquoi parler ?
« J'hésite à avouer à mon amie que son compagnon la trompe depuis des mois », raconte Patricia. Une révélation qui pourrait avoir des effets dévastateurs tant sur l'amie en question que sur leur amitié. « Avant de parler, il faut se demander pourquoi dire ? Pourquoi se taire ? », avance Serge Hefez, psychiatre. Et penser à ce que l'on souhaite pour l'autre, pour soi et pour la relation ». En somme, interroger ce besoin de parler : est-ce pour le bien de l'autre ? Pour se libérer soi-même du poids du secret ? Quelle image de soi veut-on donner ?

Assurément, le non-dit crée un déséquilibre dans la relation : il y a celui qui sait et celui qui ne sait pas. « Celui qui sait est en position de domination, de supériorité. D'ailleurs, si le mensonge s'entretient autour de l'emprise du savoir, il devient pernicieux », analyse Serge Hefez. « Mais le mensonge a également un côté protecteur : on veut préserver l'autre d'une vérité, d'un événement, d'un secret qui pourrait le blesser. » Car parfois, il vaut peut-être mieux cacher la vérité. C'est en tout cas ce que pense Camille : « Il y a un an, j'ai appris au cours d'une conversation que le père d'une très bonne amie avait une maîtresse. Je n'en ai jamais parlé à mon amie. Déjà, les histoires de son père ne me regardent pas. Et je considère que la véritable amitié réside dans la bienveillance. Lui dire la vérité ne lui apporterait rien de bon. »

Est-ce utile ?
Toute vérité n'est en effet pas bonne à dire. Même si aujourd'hui, la tendance est au parler vrai -on ne compte plus les confessions, autobiographies, émissions de télé-réalité, ou discours de politiques prônant la transparence-, le proverbe demeure toujours d'actualité. « A priori, l'amitié, c'est ne pas dire de mensonges, mais cela n'équivaut pas à dire toute la vérité », explique Serge Hefez. « En amitié, c'est plus une question d'authenticité, c'est-à-dire ne pas dire de choses fausses -ce qui n'est pas toujours facile-, et de fidélité. Et d'ajouter : « Quand on révèle une vérité à l'autre, le lien d'amitié se trouve renforcé par la création d'une coalition contre une tierce personne. En révélant un cas d'infidélité par exemple, l'on considère que la relation que l'on a avec son amie est plus vraie, plus investie que celle qu'elle entretient avec son conjoint. Mais rien n'est plus fragile qu'une coalition ».

L'enjeu de cette réflexion ? Apprécier ce qui va être utile ou non à son ami. Mesurer l'intérêt relatif de lui raconter les railleries dont il a fait l'objet à la dernière soirée, les incartades de son conjoint ou le secret de famille dont il est tenu à l'écart. Confrontée à la dépression de l'un de ses amis, qui ne réalisait qu'il souffrait d'une maladie, Claire a choisi de parler : « Je ne pouvais pas rester sans rien dire, sans rien tenter. Pour moi, la sincérité est l'un des fondements de l'amitié, et surtout, dans ce cas, ne pas réagir était de la non-assistance à personne en danger. Je lui ai dit que je voyais bien qu'il allait mal et je lui ai offert mon aide. » Pour Claude Halmos, « s'il y a un danger réel, il faut parler. Mais dans ce cas ce n'est plus l'amitié qui commande mais ce danger. Sinon, il est facile de se retrancher derrière l'idée qu'on aimerait soi-même qu'on nous le dise mais on n'est jamais sûr que l'autre pense de même. »

Veut-il savoir ?
« On doit dire la vérité quand on nous la demande. Sinon, de quel droit se permet-on de l'asséner ? », ajoute la psychanalyste. Révéler une vérité peut être vécue comme une violente intrusion, surtout si, en face, la personne n'a pas envie de l'entendre. Arthur vient d'avouer à son ami qu'il y a 10 ans, il a eu une relation avec sa compagne actuelle. « Par sincérité envers lui et pour me soulager de ce poids », indique-t-il. « Mais mon ami n'a pas supporté cet aveu, et m'a accusé, à juste titre, de n'avoir pas su me mettre à sa place ni imaginer son désarroi suite à cette annonce. Je regrette de lui avoir dit : je l'ai perdu ». Se demander à quoi tient l'ignorance de son ami : une question cruciale à se poser avant de parler. « Sauf cas particulier, quand quelqu'un ne voit pas, c'est qu'il n'a pas envie de voir », commente Claude Halmos. « Mais il a le droit, il ne s'agit pas de juger. Tout ce que l'on peut se demander, c'est : s'il voulait savoir, en aurait-il les moyens ? »

On a tous pensé qu'entre amis, on pouvait toujours tout se dire. Mais survaloriser la vérité, c'est prendre le risque de provoquer de réels dégâts. S'interdire tout mensonge étant incompatible avec une relation basée sur le respect de l'autre. Et Serge Hefez de conclure : « Il faut sortir d'une logique binaire : on n'est jamais complètement dans la vérité ou dans le mensonge, mais dans un entre deux, dans une zone grise. La vérité ne se dit jamais toute -ce n'est pas possible-, et mentir, c'est aussi dire quelque chose ».

LES QUESTIONS À SE POSER :

- Pourquoi dire ? Pourquoi se taire ?
- A qui veut-on réellement faire du bien : à l'autre ? A soi ?
- Est-il utile pour son ami de connaître la vérité ?
- Peut-il, a t-il envie de l'entendre ?
- Pourrait-il la connaître sans qu'on la lui expose ?
- Quelles seront les conséquences d'une révélation ?

Publié dans raison et réel

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