Autrui comme structure a priori : explication du texte de Deleuze

Publié le par lenuki

 

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Texte de Deleuze:

 

En comparant les premiers effets de sa présence et ceux de son absence, nous pouvons dire ce qu'est autrui. Le tort des théories philosophiques, c'est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (et même une conception comme celle de Sartre se contentait, dans l'Être et le Néant, de réunir les deux déterminations, faisant d'autrui un objet sous mon regard, quitte à ce qu'il me regarde à son tour et me transforme en objet). Mais autrui n'est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c'est d'abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait.
Que cette structure soit effectuée par des personnages réels, par des sujets variables, moi pour vous, et vous pour moi, n'empêche pas qu'elle préexiste, comme condition d'organisation en général, aux termes qui l'actualisent dans chaque champ perceptif organisé le vôtre, le mien. Ainsi Autrui-a-priori comme structure absolue fonde la relativité des autruis comme termes effectuant la structure dans chaque champ. Mais quelle est cette structure ? C'est celle du possible. Un visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant, ou de quelque chose d'effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore.
Comprenons que le possible n'est pas ici une catégorie abstraite désignant quelque chose qui n'existe pas : le monde possible exprimé existe parfaitement, mais il n'existe pas (actuellement) hors de ce qui l'exprime. Le visage terrifié ne ressemble pas à la chose terrifiante, il l'implique, il l'enveloppe comme quelque chose d'autre, dans une sorte de torsion qui met l'exprimé dans l'exprimant. Quand je saisis à mon tour et pour mon compte la réalité de ce qu'autrui exprimait, je ne fais rien qu'expliquer autrui, développer et réaliser le monde possible correspondant. Il est vrai qu'autrui donne déjà une certaine réalité aux possibles qu'il enveloppe : en parlant, précisément.
Autrui, c'est l'existence du possible enveloppé. Le langage, c'est la réalité du possible en tant que tel. Le moi, c'est le développement, l'explication des possibles, leur processus de réalisation dans l'actuel. D'Albertine aperçue, Proust dit qu'elle enveloppe ou exprime la plage et le déferlement des flots : « Si elle m'avait vu, qu'avais-je pu lui représenter ? Du sein de quel univers me distinguait-elle ? » L'amour, la jalousie seront la tentative de développer, de déplier ce monde possible nommé Albertine. Bref, autrui comme structure, c'est l'expression d'un monde possible, c'est l'exprimé saisi comme n'existant pas encore hors de ce qui l'exprime.

 


Deleuze, La Logique de Sens, Paris, Ed. de Minuit, 1969, pp. 354-355.

 

Explication:

 

Dans ce texte, Deleuze soutient une thèse paradoxale : autrui est une structure a priori de la perception qui préexiste aux sujets qui perçoivent, et c’est pourquoi il n’est ni un objet particulier, ni un sujet percevant, mais l’expression d’un monde possible, en moi et en dehors de moi.
Thème du texte : l’essence d’autrui, sa détermination par la médiation de ses effets (présence/absence)


Thèse du texte : « Autrui n’est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c’est d’abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait ».


Articulation des idées :
+ De la préexistence de la « structure autrui »
+ En quoi consiste-t-elle ?
+ C’est l’existence d’un monde possible
+ Ce possible se réalise entre autres par et dans le langage
+ Conclusion : « Bref, autrui comme structure, c’est l’expression d’un monde possible, c’est l’exprimé saisi comme n’existant pas encore hors de ce qui l’exprime »

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Ce qu’est autrui peut être défini par les effets de sa présence ou de son absence. En ce qui concerne cette dernière par exemple, elle caractérise la disparition d’autrui dans la situation du naufragé sur une île déserte, comme c’est la cas de Robinson dans l’ouvrage de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Or le premier effet de la disparition d’autrui, c’est le rétrécissement de la réalité au seul perçu par moi : ce qui n’est pas perçu n’existe tout simplement pas, puisque ce que je perçois est le seul point de vue sur la réalité. Il n’y a donc pas d’autre point de vue possible et c’est pourquoi le champ perceptif se dépouille de toute autre virtualité. La situation limite du Robinson de Michel Tournier met donc en évidence l’existence d’une structure-Autrui en nous, qui seule permet la perception objective. Autrui n’est pas d’abord "un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c’est une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait ".

Ce à quoi font écho les propos de Michel Tournier :


« La solitude n’est pas une situation  immuable où je me trouverais plongé depuis le naufrage de la Virginie. C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche, et dans un sens purement destructif.
[…] Je sais maintenant que chaque homme porte en lui – et comme au-dessus de lui – un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers.
[…] A Speranza, il n’y a qu’un point de vue ; le mien, dépouillé de toute virtualité…Ma vision de l’île est réduite à elle-même. Ce que je n’en vois pas est un inconnu absolu. Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable. »
                                                                                              Vendredi ou les limbes du Pacifique


Autrui est donc pour moi la condition même de toute perception d’objet, en ce qu’il exprime un point de vue possible sur le monde. Il me permet donc de relativiser le perçu et le non perçu : le perçu n’est plus la totalité de la réalité, le réel n’est pas réductible à ce que j’en perçois. Au-delà donc du perçu, il y a le perçu potentiel. En effet, c’est la pluralité des points de vue possibles qui constitue l’objet comme tel de ma perception. Prenons l’exemple d’un dé : je n’en vois que deux ou trois faces et pourtant je sais qu’il en comporte six, parce que je peux imaginer, parallèlement à ma propre perception, l’existence d’autres points de vue sur ce dé, dont l’ensemble constitue le dé comme totalité. Avec autrui, le réel que je perçois s’enrichit donc de tout le perçu potentiel qu’il implique. Autrui comme monde possible est cette structure de ma perception qui me permet de voir un dé dans sa globalité et non pas deux ou trois faces blanches avec des points noirs, et cette possibilité ne doit pas être entendue comme une simple éventualité actuellement inexistante, mais comme ce qui est réalité pour un autre que moi.
Ainsi, autrui n’est personne en particulier, il n’est pas un autre sujet, ni même un objet de ma perception, c’est d’abord la condition de possibilité de toute perception du monde, la structure a priori ou transcendantale de toute perception. C’est donc ce qui me permet de donner au monde sa profondeur, c’est-à-dire de le « voir en 3D » comme on dirait aujourd’hui… Ainsi, par exemple, le visage effrayé que je perçois implique de l’effrayant (que je ne perçois pas nécessairement).


« Un visage effrayé, c’est l’expression d’un monde possible effrayant, ou de quelque chose d’effrayant dans le monde que je ne vois pas encore » (Deleuze).


D’où la conclusion du texte de Deleuze :
« Autrui comme structure, c’est l’expression d’un monde possible, c’est l’exprimé saisi comme n’existant pas encore hors de ce qui l’exprime ».

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Si la structure-Autrui disparaît, comme c’est progressivement le cas pour Robinson sur son île (ses compagnons de bord s’estompent peu à peu et même les objets naguère utilisés couramment perdent de leur sens), du fait de la perte de tout contact effectif et affectif avec des autres concrets, la perception est alors réduite à la loi du tout ou rien : je perçois telle chose et tout le reste est néant pour moi du fait même que personne ne peut le voir. Deleuze en déduit que c'est autrui qui me permet d'organiser mes perceptions entre elles, de leur donner une certaine cohérence et une certaine crédibilité. Autrui est une certaine manière d'organiser mon champ perceptif, de le structurer et de lui donner une objectivité. Sans autrui, le monde perd toute objectivité. Autrui est la réalité du possible, de ce que peut être le monde et que je n’appréhende pas encore. Deleuze voit dans autrui une voie d’accès au réel.
D’où l’allusion au langage. En effet, il nous rassure, dans la mesure où il forme un écran entre nous-mêmes et les choses, et donne à la nature extérieure une certaine stabilité. Sans lui, ce que je perçois ne serait qu’un ensemble indifférencié. La langage, c’est autrui déposé en moi, sans qui le moi lui-même n’existerait pas comme tel puisqu’il ne pourrait pas se différencier des choses. Par le langage, c’est-à-dire par autrui, est rendue possible la distinction entre ma conscience et son objet. Non seulement autrui garantit la véracité de ma perception, mais en outre il est condition de la distinction du sujet et de l’objet : à cause d’autres points de vue possibles sur l’objet, je ne coïncide plus avec lui. Sans la structure-Autrui, ce que je perçois n’est pas chose ou objet, mais un  tout perceptif où il n’y a plus de distinction entre le perçu et le percevant. Or c’est par la parole qu’autrui « réalise » le possible qu’il représente.


« Autrui, c’est l’existence du possible enveloppé. Le langage, c’est la réalité du possible en tant que tel. Le moi, c’est le développement, l’explication des possibles, leur processus de réalisation dans l’actuel. » (Deleuze).


L’enveloppé, c’est du voilé, c’est-à-dire de l’invisible. Or le langage concentre en lui toutes les expressions et perceptions possibles du monde, qui ne peuvent s’actualiser que par la médiation d’un sujet parlant. Mais attention : en parlant, nous croyons exprimer un moi qui nous appartiendrait en propre, alors que nous n’exprimons essentiellement qu’un monde commun fixé en lui, donc les autres points de vue possibles sur ce monde. L’enveloppé, c’est aussi l’impliqué dont on a parlé précédemment et qui est sous-jacent au discours, comme structure a priori, c’est-à-dire la structure-Autrui. Un autre, c’est un autre monde possible qui s’exprime et que j’exprime lorsque je le déchiffre. En ce sens, je l’actualise, c’est-à-dire que je le réalise dans les deux sens du terme : je le rends réel, mais aussi j’en prends conscience… D’où l’exemple de l’amour donné à travers le personnage d’Albertine, dans A la recherche du temps perdu de Proust. Aimer quelqu’un, c’est entrevoir, d’abord de manière confuse et repliée sur elle-même, un monde possible que l’amour se chargera de développer au travers de ses expressions (le don de soi, mais aussi la jalousie, le désir de possession). En effet, désirerait-on posséder ce qu’on tient en esclavage ? Le désir de possession ne témoigne-t-il pas du fait qu’autrui nous échappe comme représentatif d’un autre monde possible ? Je crois pouvoir l’appréhender, mais au moment même où je l’entrevois, il m’échappe irrémédiablement. C’est pourquoi je dois l’interpréter au risque de  malentendus, de quiproquos, voire d’incompréhension.

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En résumé, voici le problème : nous pensons souvent que les autres briment notre liberté, car à leur contact nous changeons notre comportement pour suivre les règles de vie en communauté. Nous avons donc le sentiment de ne plus nous appartenir, de ne plus être nous-même, comme si ce nous-même pouvait exister sans les autres…
Pourtant la présence d’autrui nous apporte beaucoup. Nous pouvons coopérer et nous organiser pour améliorer notre vie commune : partager notre travail, mais aussi nos plaisirs et nos peines (amitié, amour). Le rapport à autrui semble porter les conditions du bonheur. Donc en perdant autrui, comme le montre l’exemple de Robinson, je perdrais le monde lui-même, puisque je ne pourrais pas m’en distinguer. Confronter son point de vue avec celui d’autrui, c’est ce qui lui donne une autre dimension, une profondeur. En mettant en évidence tout ce que nous ôte l’absence d’autrui, on manifeste en même temps tout ce que sa présence nous apporte. Ne pas avoir d’autre point de vue que le sien, c’est ne pas avoir de point de vue du tout (point de vue, si on voulait faire un jeu de mot). La vie ne serait donc qu’un songe…un rêve pas même éveillé… C’est autrui qui me permet d’organiser mes perceptions entre elles, de leur donner cohérence et véracité, voire objectivité.


« C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel »
                                                      Michel Tournier     Vendredi ou les limbes du Pacifique

 

 



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