Culture: travail et humanité

Publié le par lenuki

 

 

propre de l'hommeAndré Leroi-Gourhan a montré dans le Geste et la parole (1964) que le premier critère biologique de l’humanité, c’est le passage à la station verticale, qui a eu pour conséquence la libération de la main. C’est par le travail, rendu possible par la saisie de l’outil, que l’homme s’est construit lui-même dans l’histoire. En transformant la nature, il s’est éloigné de son animalité originaire.

 

« Anaxagore prétend que c'est parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel plutôt, c'est de dire qu'il a des mains parce qu'il est intelligent. En effet, l'être le plus intelligent est celui qui est capable d'utiliser le plus grand nombre d'outils : or la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C'est donc à l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l'outil de loin le plus utile, la main. Aussi ceux qui disent que l'homme n'est pas naturellement bien constitué, qu'il est le plus désavantagé des animaux, parce qu'il est sans chaussures, qu'il est nu et n'a pas d'armes pour combattre, sont dans l'erreur. Car les autres animaux n'ont chacun qu'un seul moyen de défense, et il ne leur est pas possible d'en changer. Ils sont forcés, pour ainsi dire, de garder leurs chaussures pour dormir comme pour faire tout le reste, il leur est interdit de déposer l'armure qu'ils ont autour du corps et de changer l'arme qu'ils ont reçue en partage. L'homme, au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours permis d'en changer, et même d'avoir l'arme qu'il veut quand il le veut. Car la main devient griffe, serre, corne, elle devient lance ou épée, ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu'elle est capable de tout saisir et de tout tenir. La forme même que la nature a imaginée pour la main est adaptée à cette fonction. Elle est, en effet, divisée en plusieurs parties. Et le fait que ces parties peuvent s'écarter implique aussi pour elles la faculté de se réunir, tandis que la réciproque n'est pas vraie. Il est possible de s'en servir comme d'un organe unique, double ou multiple. »

                                                                                               Aristote, Des parties des animaux

Aristoteles

 

 

"Ce qui caractérise chez les grands singes le langage et la technique, c'est leur apparition spontanée sous l'effet d'un stimulus extérieur et leur abandon non moins spontané ou leur défaut d'apparition si la situation matérielle qui les déclenche cesse ou ne se manifeste pas. La fabrication et l'usage du biface relèvent d'un mécanisme très différent, puisque les opérations de fabrication préexistent à l'occasion d'usage et puisque l'outil persiste en vue d'actions ultérieures. La différence entre le signal et le mot n'est pas d'un autre caractère, la permanence du concept est de nature différente mais comparable à celle de l'outil."

                                                                                         Leroi-Gourhan, le geste et la parole


 

Le langage apparaît alors comme l’un des moyens nécessaires du travail. Comme l’outil, il est un intermédiaire entre l’intention et l’action.

Par exemple, pour couper un objet, l’homme prépare une lame tranchante au lieu de s’attaquer directement à l’objet. De même, au lieu de montrer un objet désiré et de faire signe qu’on le lui apporte, il émet des sons.

De ce décalage est née la pensée, qui est le produit de l’action différée, médiatisée par l’outil et la parole. Langage, pensée, outils se sont donc engendrés mutuellement et se sont renforcés sur la base du travail.

 

Le travail exige une conduite où le calcul de l'effort, rapporté à l'activité productive, est constant. Il existe une conduite raisonnable, où les mouvements tumultueux qui se délivrent dans la fête, et, généralement, dans le jeu, ne sont pas de mise. Si nous ne pouvions réfréner ces mouvements, nous ne serions pas susceptibles de travail, mais le travail introduit justement la raison de les réfréner. Ces mouvements donnent à ceux qui leur cèdent une satisfaction immédiate: le travail au contraire promet à ceux qui les dominent un profit ultérieur, dont l'intérêt ne peut être discuté, sinon du point de vue du moment présent (...).

Il est arbitraire, sans doute, de toujours opposer le détachement, qui est à la base du travail, à des mouvements tumultueux dont la nécessité n'est pas constante. Le travail commencé crée néanmoins une possibilité de répondre à ces sollicitations immédiates, qui peuvent nous rendre indifférents à des résultats souhaitables, mais dont l'intérêt ne touche que le temps ultérieur. La plupart du temps, le travail est l'affaire d'une collectivité, et la collectivité doit s'opposer, dans le temps réservé au travail, à ces mouvements d'excès contagieux, dans lesquels rien n'existe plus que l'abandon immédiat à l'excès. C'est-à-dire la violence. Aussi bien la collectivité humaine, en partie consacrée au travail, se définit-elle par des interdits, sans lesquels elle ne serait pas devenue ce monde du travail, qu'elle est essentiellement.

                                                                                                  G. Bataille, L'érotisme (1957)

l'érotisme bataille

Publié dans la culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article