Livre V Sur la Justice Aristote (Commentaire ch 5 et 6)

Publié le par lenuki

aristote

Chapitre 5   Les différentes espèces de justice


On peut donc comprendre pourquoi le terme de justice a deux sens :

+ la légalité, s’il s’agit de l’homme vertueux, honnête qui, si les lois sont bien faites, vivra selon la loi puisqu’il vit selon la droite raison (= justice totale).

+ l’égalité en ce qui concerne celui qui aura tendance à bien agir à l’égard d’autrui, sans chercher à avoir plus que son dû (= justice particulière).

On peut être surpris par la confusion commise par Aristote entre moralité et légalité, comme s’il ne pouvait exister de lois immorales, ni de problèmes relevant de la moralité privée, à propos de laquelle la loi n’a rien à dire. Or Aristote n’affirme pas que la loi définit toujours la moralité, mais seulement qu’elle a pour nature et fonction de le faire même si elle peut être défaillante, puisque rédigée par des hommes qui ne sont ni les plus justes ni les plus compétents, mais seulement censés être tels. D’où la distance possible entre l’honnête homme et le bon citoyen, entre l’éducation conçue par un homme vertueux et celle fixée par l’Etat. Aristote écrit en philosophe : il n’est ni sociologue, ni historien. Dans sa définition de la justice, il ne se réfère donc pas à des Etats existants, mais à des Etats qui ont pour fonction d’établir la justice, même s’il leur arrive en réalité de la violer. D’où la supposition d’une loi naturelle supérieure aux lois écrites.

En ce qui concerne le rapport loi morale/loi civile, Aristote n’envisage pas, à notre instar, une loi civile respectant l’autonomie de l’individu en ce qui concerne certaines questions morales relevant de la vie privée. La Cité grecque  confondait, à l’origine, loi civile, loi morale et loi religieuse (cf. Antigone, de Sophocle, conflit selon Aristote entre la loi naturelle et la loi écrite). Donc Aristote ne distingue pas vraiment droit et moralité, mais seulement une justice selon la conscience droite que la justice de l’Etat devrait mettre en œuvre. Question : une loi éducative ne viole-t-elle pas la vie privée ? Mais l’Etat ne peut-il pas, tout en respectant la vie privée, user de persuasion (cf. lutte contre l’alcoolisme ou tabagisme) ? De même, l’Etat ne peut-il pas encourager le culte de la divinité en général, tout en respectant la pluralité des croyances religieuses ? En ce sens, penser comme Aristote une loi qui soit éducative ne constitue pas un irrespect de la vie privée.

La seconde partie du chapitre 5 a pour objet de distinguer les différentes espèces de la justice particulière, à savoir la justice distributive et la justice corrective ou commutative. La justice distributive (cf. chap. 6) a pour objet les partages des biens entre les membres de la cité. On admet donc que les différents biens sont communs à l’origine et attribués ensuite par l’Etat aux uns et aux autres pour devenir des biens propres. L’Etat est donc responsable de la répartition de la richesse entre ses membres, ainsi que des honneurs accordés à certains, d’où la question : à quelles conditions un tel partage est-il juste ou égal ? La seconde espèce de justice, dite corrective, porte sur les échanges, et il conviendrait mieux de l’appeler commutative. Aristote distingue en effet deux sortes d’échanges : les échanges volontaires et les échanges involontaires. Les échanges volontaires sont les échanges économiques, alors que les échanges involontaires résultent d’un délit ou d’un crime. Ce qui constitue un échange, ce n’est pas le délit en tant que tel, c’est le délit corrigé, puisque par définition la justice ne consiste pas dans le délit, mais dans sa réparation : le rôle du juge est en effet de rétablir l’égalité entre le coupable et la victime, égalité rompue par le délit. En ce sens, il existe des points communs entre la justice corrective, corrigeant l’inégalité résultant des délits et des crimes (chap. 7) et la justice commutative, qui régit les échanges économiques volontaires et libres, mais qui, s’ils sont justes, sont eux aussi égaux (chap. 8). En ce qui concerne les injustices citées, on remarquera qu’Aristote distingue les injustices commises par ruse et celles qui sont commises par force. En effet, on ne peut s’emparer de ce qui appartient à autrui que contre sa volonté, donc à son insu ou par violence. Le terme de vol désigne donc le fait de s’emparer d’un bien par ruse et la rapine de s’en emparer par la force.

espèces de justice 2

 

Chapitre 6  La justice distributive


Ce chapitre va définir la justice distributive par l’égalité proportionnelle. Un premier argument justifie cette définition à partir du droit défini comme égalité. En effet, l’injustice particulière consiste dans l’inégalité et l’inégal se divise en plus grand et plus petit. Cela permet de déterminer le juste milieu qui caractérise la justice, puisque toute vertu se définit comme juste milieu entre deux vices. Le juste milieu ici est donc l’égal et on retrouve ici l’opinion selon laquelle le juste est l’égal. Or cette définition suppose quatre éléments, à savoir deux personnes et deux choses. Le droit ou le juste est en effet la chose qu’on doit rendre à autrui selon la justice. Pour qu’il y ait égalité, il faut que ces choses soient deux. Or l’égalité des personnes est inséparable des choses auxquelles elles ont droit, c’est-à-dire qu’on ne peut considérer comme égales que deux personnes qui ont droit à des choses égales, et qui bénéficieront du même traitement dans les mêmes circonstances. Cela conduit donc à la notion de proportion, c’est-à-dire d’égalité de rapports. Les choses qui sont partagées par l’Etat doivent être proportionnelles aux personnes auxquelles elles sont attribuées, c’est-à-dire que le partage des biens et des charges ne doit pas être arithmétiquement égal, mais proportionnel aux capacités qu’a chacun de servir le bien commun (par exemple, les riches paieront plus d’impôts que les pauvres). Un second argument pour prouver la même chose est tiré de la notion de mérite. Aristote se réfère ici à une opinion selon laquelle la partage doit se faire d’après le principe suivant : « à chacun son mérite ». Ce principe suppose aussi une égalité proportionnelle et non arithmétique puisqu’il consiste, non pas à donner des parts égales à tous les citoyens, mais des parts proportionnées à leurs mérites. Mais, selon Aristote, les avis vont diverger ensuite sur la définition du mérite. Les démocrates sont ceux qui pensent que tous les citoyens libres (par opposition aux esclaves) ont les mêmes droits ; pour les partisans de l’oligarchie, c’est la richesse qui constitue le mérite essentiel, alors que pour d’autres, c’est la noble naissance, et enfin pour les aristocrates, c’est la vertu. On voit que la démocratie n’a pas, pour les Grecs, le même sens que pour nous aujourd’hui puisqu’elle repose non pas sur des droits de l’homme, mais sur les droits des citoyens garantis par la présence d’esclaves. De plus, par aristocratie, Aristote n’entend pas une élite héréditaire, mais une élite par son éducation morale (et on sait que la vertu ne se transmet pas toujours de père en fils… !). En résumé, le droit distributif réside dans une structure mathématique qui est la proportion, qui suppose quatre termes et donc un rapport égal entre les personnes et les choses ou encore un rapport entre chaque citoyen et ce qui lui est attribué par l’Etat.

Billaudot (3)

Publié dans textes oral

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